«Pourquoi la crise politique en Catalogne tombe très mal pour la pour la N-VA»

2015-11-03_211911Bart Maddens (KU Leuven)  |  Politicoloog aan de KULeuven  |  OPINIE

« Knack », 31 octobre 2015 – Traduit par Jules Gheude

 

«La question catalane peut aviver les oppositions au sein de la N-VA entre les nationalistes radicaux et les adeptes de la Realpolitik », écrit le politologue Bart Maddens (KULeuven)

 

Oseraient-ils vraiment le faire ? Sans doute les deux partis avaient-ils promis de le faire s’ils obtenaient une majorité absolue en sièges. Mais ce fut tout de même un choc lorsque la N-VA et le Vlaams Belang, un mois après les élections, déposèrent leur proposition de résolution. Car ce faisant, ils posent bien une bombe sous la Belgique :

« Le Parlement flamand déclare solennellement engager un processus devant déboucher sur la création d’un Etat flamand indépendant sous la forme d’une république. Le Parlement flamand demande au Gouvernement flamand de prendre toutes les mesures pour concrétiser cette déclaration. Concrètement, un projet de décret devra être déposé endéans les trente jours nécessaires.

Le Parlement flamand souligne qu’il est souverain et qu’il n’est donc pas subordonné aux institutions de l’Etat belge. Plus particulièrement, le Parlement flamand considère la Cour constitutionnelle comme non légitime et incompétente et il ne s’en tiendra dès lors plus aux arrêts de cette Cour.

Enfin, le Parlement exprime le souhait d’entamer les négociations devant mener à la proclamation d’une République flamande souveraine.

Le Parlement flamand porte cela à la connaissance de l’Etat belge, de l’Union européenne et de la communauté internationale. »

 

Peut-être y a-t-il un parallèle avec le fait que les nationalistes flamands ont obtenu, le 25 mai 2014, une majorité absolue en sièges au Parlement flamand et ont ensuite uni leurs forces pour faire sauter la Belgique. Les fanatiques de science-fiction connaissent bien les mondes parallèles et la manière d’y parvenir. Mais celui qui a les pieds sur terre peut aussi se rendre en Catalogne.

Car le texte ci-dessus est évidemment une traduction (libre) de la proposition de résolution que les partis du oui (Junts pel Si et CUP) ont déposé cette semaine au Parlement catalan.

Cela a causé un énorme choc. Pour la première fois, les Espagnols voient que l’indépendance de la Catalogne peut devenir réalité. Jusqu’ici, la plupart d’entre eux n’y voyaient que quelque chose de très virtuel. De nombreux observateurs considéraient le flirt catalan avec l’indépendance comme un petit jeu politique. L’élection « plébiscitaire » du 27 septembre , ce n’était qu’un petit truc du ministre-président Artur Mas pour détourner l’attention des scandales de corruption qui touchent son parti.

Lorsqu’il apparat, le 27 septembre, que Junts pel Si n’obtenait pas seul la majorité des sièges, on poussa un soupir de soulagement. Jamais les braves citoyens de Convergencia ne s’allieraient aux anarchistes du CPU.

Et voilà que ces futés Catalans se mettent à jouer les durs pour arracher finalement une meilleure réglementation financière. Cela n’est rien de plus que « retenez-moi ou je fais un malheur. »

Mais les événements de cette semaine ont été un test de réalité pénible pour les Espagnols. Il y eut tout d’abord la nouvelle présidente du Parlement catalan, Carme Forcadell, qui conclut triomphalement son maidenspeech par un « Viva la Republica Catalana ! ». Et puis arriva la proposition de résolutio , qui fit l’effet d’une bombe. La panique fut immédiatement perceptible. Que doit faire l’Etat espagnol si la résolution est effectivement approuvée le 9 novembre ? A Madrid, on spécule depuis longtemps sur l’application de l’article 155 de la Constitution, qui permet à l’autorité espagnole de suspendre l’autonomie des régions. Et il y a aussi la compétence répressive de la Cour constitutionnelle qui vient d’être adoptée par une procédure parlementaire d’urgence. Mais la discussion à ce sujet n’avait semblé jusqu’ici qu’un jeu pour les politiques et les commentateurs. A présent, tout cela risque de se transformer brutalement en réalité, avec des conséquences que nul ne peut prévoir. On a maintenant conscience que l’Espagne est confrontée à la plus grande crise politique depuis la transition

Ce sentiment de crise nationale a encore été amplifié lorsque le Premier ministre Marioao Rajoy a réagi immédiatement aux événements de Barcelone via une déclaration « présidentielle », retransmise en direct à la télévision. Mais cette intervention  a aussitôt suscité la critique. Car Rajoy semblait vouloir retirer un avantage électoral des événements en Catalogne. « Aussi longtemps que je serai Premier ministre,  les séparatistes ne réussiront pas leur coup »,  a-t-il déclaré. Après quoi Rajoy s’est vu contraint d’adapter le tir. Il s’est concerté avec l’opposition. Cela a abouti à une déclaration commune du Premier ministre  et du président du PSOE Pedro Sanchez. Tous deux s’engagent  à défendre l’unité de l’Espagne  et le respect de la Constitution.  Ils veulent, autant que possible, tenir la question catalane à l’écart de la campagne électorale.  C’est évidemment du vent. Car il est d’ores et déjà évident que les élections nationales du 20 décembre seront entièrement placées sous le signe de l’indépendance catalane. Et il ne serait pas surprenant de voir ces élections déboucher sur un gouvernement PP-PSOE d’unité nationale, pour lequel tous les moyens seront bons pour contrecarrer les séparatistes catalans.

Tout cela n’est pas bon non plus pour les autres pays de l’Union européenne, qui avaient espéré discrètement que le conflit catalan se refroidirait sans qu’il soit besoin de souffler. Si la résolution catalane explosive est approuvée, les autres pays de l’UE  ne pourront pas faire comme si de rien n’était. L’UE est d’ailleurs directement interpellée dans la résolution. Comment réagira-t-elle ? Que le sera le point de vue de la Commission européenne ?  Le Conseil européen pourra-t-il continuer à ignorer cette question, alors que pour la première fois dans l’histoire de l’UE, une région se révolte ouvertement contre l’autorité centrale ?

L’onde de choc catalane risque aussi de provoquer quelques remous au sein du gouvernement belge. Si la question arrive au Conseil européen, quel point de vue le Premier ministre Michel adoptera-t-il ? On peut difficilement imaginer qu’un gouvernement dominé par la N-VA condamne l’indépendance catalane  et défende l’unité de l’Espagne. Divers backbenchers de la N-VA oint déjà exprimé ouvertement leur soutien à l’indépendance catalane, récemment encore le député flamand Jan Van Esbroeck sur ce site.

Mais le parti en tant que tel est resté jusqu’ici plutôt discret. La réaction de Bart De Wever à la victoire du camp du oui fut quelque peu équivoque. Il n’a pas dit : « J’espère maintenant que la Catalogne deviendra le plus vite possible indépendante », mais bien : « Je ne peux qu’exprimer l’espoir de voir les gouvernements espagnol et catalan  coopérer, sans tabous réciproques, pour parvenir à une issue politique ».

La vérité est que la crise catalane tombe très mal pour la N-VA. La question peut aiguiser les oppositions au sein du parti entre les nationalistes radicaux et les adeptes de la Realpolitik. La N-VA doit éviter cela comme la peste. Dans l’univers parallèle que nous avons évoqué, Bart De Wever peut collaborer avec le Vlaams Belang pour l’indépendance flamande. Dans l’univers réel, il aura sans doute  juré fortement en entendant la résolution catalane.