Archives mensuelles : juin 2015

Wallonie : redevance kilométrique pour les camions adoptée en commission

3030« Le Vif », Belga, 30 juin 2015

La commission du Budget du parlement wallon a approuvé mardi aux petites heures le projet de décret instaurant le prélèvement kilométrique pour les poids lourds de plus de 3,5 tonnes.

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Le vote est intervenu peu avant 3 heures du matin, après plus de 8 heures de débats quasi monopolisés par l’opposition MR, qui a réclamé en vain l’organisation d’auditions complémentaires.

Le texte aboutira en plénière dans quinze jours. L’entrée en vigueur de la redevance est attendue pour avril 2016.

Le MR ferraille pour décrocher des auditions

Les députés MR Jean-Luc Crucke, Georges-Louis Bouchez et Laurent Henquet ferraillaient lundi soir en commission du parlement wallon pour décrocher l’organisation d’auditions sur le projet de décret instaurant une redevance kilométrique pour poids lourds, dans une stratégie parlementaire qui assumait son parallélisme avec le débat sur la réforme des pensions mené au fédéral.

La seule raison de passer en force, comme la majorité parlementaire semble vouloir le faire, c’est de dire: ‘comme ça, demain, on n’en parle plus’. On a dit cela dans d’autres parlements, mais là, des auditions ont été acceptées, a lancé M. Crucke en évoquant le débat à la Chambre sur la réforme des pensions du ministre Daniel Bacquelaine (MR). Il a jugé que l’étude socio-économique réalisée par l’UCL pour la redevance kilométrique démontre à suffisance l’impact conséquent sur les consommateurs finaux privés comme publics, ainsi que le risque de dégradation de la concurrence des entreprises de transport.

Les réformateurs voulaient entendre les auteurs de l’étude, les secteurs du transport routier, les organismes chargés de mettre en oeuvre la redevance (Viapass, Satellic), la Sofico (bras armé du gouvernement pour les infrastructures routières), les Villes et communes.

L’opposition MR a aussi déploré le manque de précisions sur les compensations, qui sont actuellement négociées par le ministre du Budget Christophe Lacroix (PS) avec le secteur.

Ce sont précisément ces négociations en cours qui ont poussé la majorité parlementaire PS-CDH à refuser l’organisation d’auditions. L’espoir est d’aboutir dans les jours qui viennent et la majorité n’a pas l’intention de torpiller ces pourparlers en les exposant au parlement. On parle de simplifications administratives et au contrôle technique, de mesures pour les écocombis, d’aides aux entreprises utilisant des camions moins polluants, aux secteurs du lait et des carrières, etc. Une vingtaine de millions d’euros seraient en jeu.

Le chef de groupe cdH Dimitri Fourny s’est montré le plus ferme pour refuser des auditions qui retarderaient la mise en oeuvre de cette redevance attendue pour le 1er avril prochain.

Le sujet vit depuis plus de dix ans et tout le monde a déjà eu l’opportunité de s’exprimer, a-t-il notamment relevé, exhibant notamment une déclaration de l’ancien chef de groupe MR Willy Borsus défendant la redevance kilométrique en 2013.

Le débat a plusieurs fois tourné à l’aigre, notamment quand le président de la commission Benoît Drèze (cdH) a accusé M. Crucke de tomber dans la flibuste parlementaire. Trois propositions de M. Drèze de passer au vote sur la demande d’auditions du MR ont été déjouées par les orateurs MR, qui poursuivaient leurs interventions vers 23h30, plus de cinq heures après le début du débat.

Ces intercommunales qui resteront au-dessus du décret wallon

Stéphane Tassin, « La Libre Belgique », 29 juin 2015

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C’est une proposition de décret aussi discrète qu’inattendue qu’examinera, ce mardi, la commission des Pouvoirs locaux du parlement wallon. Il s’agit en effet de discuter d’un texte, déposé le 17 juin dernier par des députés PS et CDH, qui concerne les intercommunales transrégionales agissant en qualité de gestionnaires de réseaux de distribution – exemple Ores – ou de réseaux de communication – exemple Tecteo – et soumises depuis juillet 2014 à la tutelle wallonne.

Rappelons qu’il y a un an, les intercommunales qui exercent leur influence sur plusieurs régions du pays (transrégionales) ont été placées sous le même régime que celles dont la compétence ne s’exerce que sur une seule région. Il était ainsi mis fin à une exception qui perdurait depuis vingt ans et la régionalisation de la tutelle sur les intercommunales.

Si le décret qui est examiné ce jour ne remet évidemment pas en cause la tutelle régionale, il permettra, s’il est voté – ce qui devrait être le cas – aux intercommunales transrégionales actives comme réseau de distribution ou de communication d’éviter au 1er juillet 2015 de devoir se conformer aux règles internes imposées par la législation wallonne (règles de transparence, de pluralisme démocratique ou de rémunérations), comme cela avait été pourtant décidé l’an dernier. Les députés de la majorité leur permettront de reporter l’échéance au 1er juillet 2017, soit deux ans plus tard que prévu.

Si les choses vont vite, le décret devrait être voté après la date fatidique du 1er juillet 2015 et donc ouvrir la porte à une certaine rétroactivité, explique le chef du groupe Ecolo au parlement wallon, Stéphane Hazée, qui craint que ce décret soudain »soit l’arbre qui cache la forêt

«L’idéal serait que les Flamands soient bien plus nombreux à Bruxelles»

Hugues Dumont, professeur ordinaire à l’Université Saint-Louis, Bruxelles, « Le Vif », 29 juin 2015

Dans un billet peu amène publié dans le Knack et sur le site du Vif, Hendrik Vuye et sa collègue député N-VA Veerle Wouters font une curieuse analyse de mon article publié dans le numéro 6609 du Journal des tribunaux au sujet de la sixième réforme de l’Etat.

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Au terme de cette analyse, ils croient pouvoir me ranger dans la catégorie de « ceux qui chassent les Flamands de Bruxelles » et, par voie de conséquence, « creusent la tombe de la Belgique ». Je pourrais facilement ironiser sur cette accusation pour le moins paradoxale dans le chef de ceux qui, prévoyant « l’évaporation » de l’Etat belge, se sont engagés vis-à-vis de leurs électeurs à y contribuer activement. Même s’il est tentant de suspecter une certaine dose de mauvaise foi, je souhaite un débat serein et empreint de respect mutuel.

A vrai dire, l’approche que je défends se situe aux antipodes de l’accusation qui m’est adressée. Dans le livre (1) que mon article résume, je constate simplement, avec les membres de mon centre de recherches en droit constitutionnel, que la sixième réforme de l’Etat a renforcé tantôt les compétences de la Région de Bruxelles-Capitale, tantôt celles de la Commission communautaire commune (COCOM) de Bruxelles. Je souligne qu’il y a là un bel enjeu pour le présent et pour l’avenir immédiat. Il appartient en effet aux francophones et aux Flamands de Bruxelles de montrer qu’ils peuvent très bien s’entendre pour gérer ces nouvelles compétences. Les premiers étaient réticents à investir la Commission communautaire commune qui est vulnérable à d’éventuelles manoeuvres de blocage de la part du partenaire flamand, tandis que celui-ci était réticent à miser sur la Région bruxelloise qui lui offre des garanties de protection légèrement moindres. L’entente s’est faite sur le partage que l’on connaît : la Région reçoit de nouvelles compétences, y compris dans le secteur de la culture, mais la COCOM, loin d’être supprimée, en reçoit aussi dans le secteur non moins stratégique des soins de santé, de l’aide aux personnes et des allocations familiales. On pourrait voir là un non-choix, parmi beaucoup d’autres du reste. Mais nous y avons vu plutôt un bel exemple de compromis qui peut être porteur d’avenir. Pourquoi ? Parce que si l’expérience réussit, autrement dit si les vieilles méfiances mutuelles pouvaient s’estomper, l’on pourrait à un moment donné rationaliser ce paysage compliqué en transférant toutes les compétences personnalisables à la Région, ce qui simplifierait la gestion des affaires bruxelloises pour le plus grand bienfait des citoyens.

Au fond, Hendrik Vuye et Veerle Wouters qui passent le raisonnement que je viens de rapporter sous silence tentent de m’accabler dans leur billet en raisonnant comme si les Flamands de Bruxelles ne comptaient pour rien. J’ai envie de leur rappeler que les Flamands de Bruxelles sont aussi des Flamands. Faites-leur confiance s’il vous plait. Cela dit, je ne méconnais pas du tout, contrairement à l’accusation une fois encore incorrecte qu’ils soutiennent, l’importance des liens que doivent conserver les Flamands de Flandre et ceux de Bruxelles. C’est précisément parce que j’en suis convaincu que je défends le maintien de l’essentiel des compétences actuelles de la Communauté flamande et de la Communauté française dans les domaines de la culture et de l’enseignement. Je comprends très bien en effet le souci des Flamands de Flandre et de Bruxelles de rester unis et solidaires sur ces terrains sensibles. Mais ces liens ne sont nullement incompatibles avec les compétences que la Région de Bruxelles-Capitale vient de recevoir dans le secteur dit « biculturel » d’intérêt régional.

Mes idées sont nuancées. On ne peut pas les résumer parfaitement en disant que je prône une Belgique à quatre entités territoriales sans plus. Je crois que l’on gagnerait à se rapprocher de ce modèle en régionalisant les matières personnalisables pour que le système institutionnel qui est le nôtre soit plus fonctionnel et plus lisible, mais j’ajoute toujours l’importante nuance du lien communautaire qu’il faut respecter, d’une part entre les Flamands de Flandre et de Bruxelles et, d’autre part, entre les Wallons et les francophones de Bruxelles, dans les domaines de la culture et de l’enseignement.

Je répète régulièrement à mes étudiants francophones et flamands que l’idéal serait que les Flamands soient bien plus nombreux à Bruxelles. Je l’ai dit publiquement lors d’un colloque organisé par l’Université d’Anvers en présence d’Hendrik Vuye. Cher Hendrik, puisses-tu dorénavant ne rien perdre de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelle qui devraient faire l’honneur d’un professeur d’université, même quand tu cosignes des billets d’humeur avec une mandataire de la N-VA.

(1) H. Dumont, M. El Berhoumi et I. Hachez (sous la dir. de), La sixième réforme de l’Etat : l’art de ne pas choisir ou l’art du compromis ?, Bruxelles, Larcier, 2015.

Pierre Hazette honoré par la France

Philippe Leruth, « Vers l’Avenir », 26 juin 2015

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Ancien ministre de l’Enseignement, le Brai-vois Pierre Hazette a reçu le titre d’officier dans l’Ordre des Palmes académiques.

Un échange d’informa-tions avec les rectorats français, rompus à la pratique de l’évaluation externe, nous aurait probablement mis à l’abri du spectacle que nous avons donné de nous-mêmes la semaine dernière : ancien enseignant, ancien échevin braivois de l’Instruction, et, d’octobre 1999 à juin 2004, ministre communautaire de l’Enseignement secondaire et de l’Enseignement spécialisé, Pierre Hazette est resté très attentif à tout ce qui touche à l’école. Les «fuites» liées au certificat d’enseignement secondaire supérieur (CESS) ne pouvaient donc échapper à l’adresse qu’il a prononcée, ce mardi, en réponse à l’ambassadeur de France, Bernard Valero, qui venait de lui conférer les insignes d’officier dans l’Ordre des Palmes académiques.

La distinction a été décernée à Pierre Hazette par la ministre française de l’Éducation, Nadia Vallaud-Belkacem pour les valeurs communes que nous avons défendues en faveur de l’Homme, de la Femme et de la Jeunesse, a précisé l’ambassadeur. Une référence à ses fonctions ministérielles, et à son action diplomatique, à Dakar (Sénégal), de 2004 à 2008, en qualité de délégué général de la Communauté française.

Renforcer la coopération

Le gouvernement communautaire dont Pierre Hazette faisait partie a signé, le 9 décembre 1999, un accord de coopération culturelle, éducative et scientifique avec la République française. Un autre accord de coopération, signé en 2004, lie la Région wallonne et la France dans le secteur économique.

Nous avons cherché dans ces accords, à l’époque, une relation sans perdant, mais à double gagnant, a poursuivi l’ancien ministre.

Le schéma institutionnel évolutif qui entraînera un appauvrissement parfois douloureux des politiques menées en Wallonie et à Bruxelles doit inciter à renforcer cette coopération, notamment à l’heure où de la base au sommet, l’enseignement réclame des moyens supplémentaires, qu’il risque de ne pas obtenir. Afin, a conclu Pierre Hazette, que nos autorités créent ainsi un courant de sympathie à double sens, et en tirent les conclusions.

L’économie wallonne : les voies d’une transformation accélérée

Nous reproduisons ici l’étude de Philippe Destatte, Directeur de l’Institut Jules Destrée.

Mons, le 24 juin 2015

2015-06-24_221223Le nouveau ministre-président issu des élections du 25 mai 2014 lançait deux signaux lors des fêtes de Wallonie [1]. D’une part, Paul Magnette déclarait au journal L’Écho le 20 septembre que La Wallonie ne se redresse pas assez vite, et qu’il fallait accélérer le mouvement [2]. D’autre part, dans son discours prononcé à Namur le même jour, le ministre-président soulignait que, s’il entendait les appels à la rupture, au changement, la vraie audace était d’y résister: quand on a développé une stratégie efficace, et toutes les évaluations reconnaissent que c’est le cas du Plan Marshall, la vraie audace c’est de résister à la tentation du changement pour le changement, et de maintenir le cap. L’économie wallonne a besoin de clarté et de prévisibilité [3]. Ces positionnements, qui ne sont contradictoires qu’en apparence, peuvent nous éclairer sur les chemins qui s’offrent désormais aux politiques régionales.

En effet, au moment où une nouvelle manne de compétences est transférée aux entités fédérées suite aux accords institutionnels d’octobre 2011, il est utile de rappeler ce que le professeur Michel Quévit écrivait en 1978, à savoir que l’autonomie de la Région wallonne ne suffit pas à jeter les bases d’un redéploiement industriel. Il faut de profondes réformes structurelles qui garantissent à la Wallonie le maintien d’une capacité d’action financière dans le cadre d’une politique industrielle valorisant les ressources humaines, matérielles et technologiques de sa région [4]Ce discours, aux relents renardistes, est celui qui va être tenu dans de nombreux cénacles par plusieurs experts, y compris par le patron du RIDER dans le cadre des congrès prospectifs La Wallonie au futur qu’il co-animera de 1986 à 2003. Ces travaux, comme d’autres, auxquels l’Institut Destrée a contribué ou pas, ont été à la base des stratégies de reconversion qui ont été mises en place à partir de la fin des années 1990. Ce qu’il faut constater aujourd’hui c’est que l’ensemble de ces efforts ont consolidé le tissu économique et social de la Wallonie, ont profondément transformé notre région, ont fait émerger une véritable société d’acteurs – ce qui était une des ambitions de La Wallonie au futur -, ont multiplié les instruments pertinents de reconversion et de développement, ont empêché tout nouvel affaissement économique et mis en place les bases d’un redéploiement futur.

Ces efforts n’ont toutefois pas permis le redressement rapide et global de la Wallonie. C’est ce que montre bien l’évolution du PIB par habitant jusqu’en 2012, en tenant compte de toutes les limites que l’on connaît à cet indicateur.

Ayant dit et écrit cela, il faut pouvoir affirmer avec Paul Magnette la nécessité d’accélérer le mouvement [5]. La Déclaration de Politique régionale donne des pistes concrètes pour mettre en œuvre cette volonté. Je les ai présentées ailleurs, en réponse à cinq enjeux précis [6], et je les aurai bien entendu à l’esprit en envisageant les voies d’une transformation. Mon ambition ici est d’aller plus loin, sinon mon apport n’aurait que peu d’intérêt.

Mon exposé s’articulera en trois temps.

Le premier pour rappeler que, si nous sommes bien sortis du déclin, la situation de la Wallonie appelle bien une transformation accélérée.

Le deuxième pour évoquer quelles pourraient être, selon moi, quelques-unes des voies de cette transformation.

La troisième pour conclure sur l’idée d’une nouvelle bifurcation.

  1. La Wallonie est sortie du déclin mais ne s’est pas redressée

Le temps long est le temps des sages, aimait répéter le grand historien français Fernand Braudel. Un regard sur l’indice du Produit intérieur brut estimé par habitant des trois régions rapportées à la Belgique (= 100) depuis la fin de la Révolution industrielle (1846-2012) montre en effet que la Wallonie a cessé de décliner, a stabilisé son évolution, et peut-être même amorcé un très léger redressement [7].

Un regard plus précis sur l’évolution du Produit intérieur brut par habitant de la Belgique et de la Wallonie, en euros, de 1995 à 2012, sur base des comptes régionaux 2014 de l’Institut des Comptes nationaux (ICN) nous montre que le Produit intérieur brut par habitant de la Wallonie, prix courants, indices Belgique = 100 se maintient dans une fourchette de 71,9 (2002) à 73,6 (1996) depuis 1995 (73,5) jusqu’en 2012 (73,1). On pourra faire remarquer que le PIB est ici à prix courants mais si on le fait passer à prix constants, on ne gagne guère plus d’un point en 2011 : 74,2 % de la moyenne belge [8]. Dans tous les cas, on constate que, sous la barre des 75 % du PIB belge depuis les années 1990, malgré ses efforts, la Wallonie ne parvient pas à émerger au-dessus de ce niveau. Dit autrement, la part relative du PIB wallon qui était passée en dessus des 30 % du PIB dans les années 1950 (prix constants, séries lissées) n’a plus refranchi ce niveau [9].

Cette absence de décollage est à mettre en parallèle avec les sept plans stratégiques de redéploiement économique qui ont été lancés en Wallonie pendant cette période : Déclaration de Politique régionale complémentaire de 1997, Contrat d’Avenir pour la Wallonie de 1999-2000, Contrat d’Avenir actualisé de 2002, Contrat révisé en 2004, Plan Marshall de 2005, Plan Marshall 2.vert de 2009, Plan Marshall 2022 de 2012, ainsi que des programmes d’actions portés par les Fonds structurels européens pour un montant de 11,2 milliards d’€ – à prix constants 2005 – de 1989 à 2013 [10]. Si le montant des investissements affectés au Contrat d’Avenir durant ses premières années, faits surtout de réaffectations de moyens, reste difficile à établir avec précision, on peut néanmoins l’estimer à un peu moins d’un milliard d’euros. Pour ce qui concerne le Plan Marshall, durant la période 2004-2009, on atteint 1,6 milliards et pour 2009-2014, 2,8 milliards (y compris les financements dits alternatifs). On peut donc considérer qu’environ 5,5 milliards ont été affectés, en plus des politiques structurelles européennes auxquelles la Région wallonne apporte une large contribution additionnelle, aux stratégies de redéploiements de la Wallonie, de 2000 à 2014. Ce montant, apparemment considérable, reste toutefois de l’ordre de 5 à 7 % si on le rapporte au budget régional annuel [11].

On souligne parfois que les performances de la Wallonie en matière de PIB par habitant se marquent surtout dans les accroissements annuels en % comparés à la Belgique. En faisant l’exercice pour la période 1995-2012, on observe en fait que la Wallonie ne fait mieux qu’en 1996, 1998, 2004, 2005 et 2010 [12]. Le calcul des accroissements moyens du PIB par habitant en % sur les périodes 1995-1999, 1999-2004, 2004-2008, 2008-2012, fait apparaître que la Wallonie n’a mieux performé que la Belgique que lors de la période 2004-2008.

Si l’on observe la manière dont ces évolutions se marquent au niveau territorial, par exemple dans le Cœur du Hainaut, dans lequel nous travaillons depuis plusieurs années, la difficulté est d’abord statistique puisque les données ne sont pas formatées sur cet espace de 25 communes. En examinant les trois arrondissements de Mons, Soignies et Charleroi qui couvrent ce territoire mais en débordent largement, seul le dernier arrondissement atteint, sur la période 2003-2011, la moyenne du PIB wallon en passant de 105,2 à 100,9 (Wallonie=100), l’arrondissement de Mons passant de 87,9 à 84,8 et celui de Soignies – qui comprend les régions de La Louvière et du Centre – de 83,2 à 79 % de la moyenne wallonne [13]. Nous n’ignorons évidemment pas que ces territoires sont probablement les plus difficiles en matière de reconversion industrielle en Wallonie.

Ces constats ne signifient évidemment pas que les politiques tant régionales qu’européennes qui ont été menées aient été mal conçues, inefficaces ou inefficientes. L’absence de décollage est aussi une stabilisation dans un contexte international, et en particulier européen, peu favorable. Nul ne peut prétendre en effet que ces efforts importants aient été inutiles. Nous pensons même pour notre part qu’ils s’inscrivent dans les politiques volontaristes considérables qui ont été menées par les élues et élus wallons, de manière de plus en plus émancipée et autonome du gouvernement central puis fédéral depuis 1968 [14].

La comparaison de l’évolution économique de la Wallonie avec Bruxelles et la Flandre étant peu pertinente hors de la géopolitique belge, il est intéressant de la mettre en parallèle avec les régions françaises voisines. Ainsi, lorsqu’on aligne les PIB par habitants de ces régions de 2009 à 2011, on observe que, si la Champagne-Ardenne (27.524 € en 2011) performe le mieux et la Picardie le moins bien, la Lorraine occupant la quatrième place de cette série de régions, la Wallonie (24.966 € en 2011) et le Nord Pas-de-Calais (25204 €) ont des évolutions semblables, alternant leur positionnement sur les deuxième et troisième places. Les chiffres 2012 – à confirmer -, placent la Wallonie en troisième position (24811 €) contre 24.866 € au Nord Pas-de-Calais.

Si on peut mettre au crédit de Michel Quévit d’avoir décortiqué le déclin de la Wallonie au point que son nom ait longtemps été associé aux causes de cet affaissement, il faut lui reconnaître d’avoir été de ceux qui ont perçu les changements intervenus dans la période entre 1986 et 1991 dans laquelle, comme il l’indiquait en 1995, la Wallonie est sortie de sa première phase de restructuration défensive et a réalisé des ruptures culturelles importantes qui lui ont permis d’intégrer dans son approche de développement les nouvelles réalités de son environnement économique : globalisation, nouveaux modes de production, primauté des facteurs immatériels, etc[15] J’ai moi même insisté, dans un exposé présenté à l’OCDE en 2000, puis publié par la DATAR l’année suivante, sur ce tournant de 1986, que les acteurs eux-mêmes avaient perçu. Que l’on lise les déclarations d’Arnaud Decléty, de Melchior Wathelet, de Philippe Busquin ou du président de l’UWE de l’époque, Michel Vanderstrick dans Wallonie 86, la revue du Conseil économique et social régional wallon [16]. Certes, cette inversion de tendance marque le pas après le retournement conjoncturel de 1990 et, si on observe une stagnation depuis la fin du siècle dernier, le déclin, c’est-à-dire la régression qui affectait la Wallonie, et plus particulièrement ses pôles de développement traditionnels, depuis le sortir de la Deuxième Guerre mondiale, paraissent bien s’être arrêtés. Les réponses régionales ont bien été essentiellement institutionnelles et défensives, même si quelques initiatives importantes ont été prises, par exemple dans le domaine des processus d’innovation. N’oublions pas du reste que, si un embryon de pouvoir et de politique économique régionale existe depuis la fin des années soixante et, surtout, depuis 1974, les secteurs nationaux, parmi lesquels la sidérurgie, restent gérés par le fédéral jusqu’en 1987.

Lors d’une conférence organisée, le 11 février 2013, à Namur, par le Forum financier, Joseph Pagano avait déjà insisté sur la chaîne causale qui handicape l’économie de la Wallonie, plombe son redressement mais permet également d’identifier les facteurs sur lesquels il faut activer les remèdes. Contrairement aux idées reçues, la capacité des Wallons à capter de la valeur ajoutée produite en dehors de la région est réelle, notamment par une mobilité de l’emploi vers Bruxelles, la Flandre et l’étranger, et joue favorablement puisque, au delà du PIB wallon, l’indice du revenu primaire s’élève à un niveau supérieur au PIB : 87,2 % de la moyenne belge. La différence entre ce niveau et le revenu disponible des Wallons (90,7 % de la moyenne belge en 2010) est constituée de la solidarité implicite. Toutefois, c’est le cumul de la faiblesse de la productivité et le bas niveau du taux d’emploi (84 % de la moyenne belge) qui continue à handicaper le PIB par habitant en Wallonie. Si la productivité régionale est plus faible que la moyenne belge (88 %), c’est à la fois à cause de la relative petitesse de la taille des entreprises wallonnes (97,21 % de la moyenne belge) et du manque de vigueur de la dynamique entrepreneuriale wallonne (86 % de la moyenne belge), le taux de création des entreprises étant élevé (104,26 % en 2012) mais contrecarré par un taux de disparition plus élevé que la moyenne belge (109 %) [17].

  1. Les voies d’une transformation accélérée

Ma conviction en effet est que, en l’état, la Déclaration de Politique régionale 2014 permet de continuer à stabiliser l’économie wallonne, de poursuivre le redéploiement mais non de le réaliser dans des délais raisonnables. Au rythme actuel, Giuseppe Pagano estimait lors de ce même exposé, fait avec Vincent Reuter, le 11 février 2013, à la tribune du Forum financier de la BNB à Namur, que les efforts structurels entamés par le gouvernement régional, et notamment les mesures phares des différents Plans Marshall sont de nature à permettre à la Wallonie un rattrapage non pas de la Flandre mais de la moyenne belge – qu’elle contribue à tirer vers le bas – aux environs de 2040, c’est-à-dire dans 26 ans, plus d’un quart de siècle [18]. Avec un taux de croissance du PIB wallon de 4,4 % sur les années 2001 à 2011 contre 4 % en Flandre, des économistes sollicités parLa Libre voyaient le rattrapage de cette région à l’horizon 2087, soit dans 73 ans [19]. Même si le prospectiviste pourrait gloser sur ces logiques mécanistes nécessitant la formule « toutes choses étant égales par ailleurs », il est manifeste que ces constats sont intenables tant sur le plan social que sur le plan politique.

Nous devons donc impérativement considérer les voies d’une transformation accélérée.

Celle-ci passe assurément par une volonté de considérer, puis de surmonter, ce que l’exercice de prospective, mené en 2002-2003 avec la Direction de la Politique économique de l’Administration wallonne et l’Union wallonne des Entreprises, avait appelé les tabous wallons, ou ce que Christophe De Caevel a recensé comme les freins à l’industrialisation de la Wallonie dans un article de Trends-Tendances d’octobre 2014 [20].

Faisant référence à ce texte et à des opinions qui y sont exprimées, je voudrais faire part de deux convictions qui sont les miennes depuis de nombreuses années et qui s’en distancient. La première, c’est que je me porte en faux contre l’idée que le Plan Marshall ait des effets limités sur l’activité économique. La deuxième est que je ne pense pas que l’on puisse redéployer la Wallonie sans moyens financiers supplémentaires.

 

 2.1. Les effets structurels des plans prioritaires wallons

Le Plan Marshall et principalement les pôles de compétitivité qui sont, avec Creative Wallonia et avec le programme NEXT sur l’économie circulaire, les clefs de voûte de sa stratégie, constituent aujourd’hui le cœur du système d’innovation du nouveau Paradigme industriel de la Wallonie. Produit des efforts menés depuis des décennies, les six pôles de compétitivité (BioWin, GreenWin, Logistics in Wallonia, Mecatech, SkyWin, Wagralim) constituent les fondations sur lesquelles les acteurs wallons pourront à terme transformer et rebâtir leur économie. Ils constituent l’interface de redéploiement en ce qu’ils plongent leurs racines dans les compétences scientifiques, technologiques et industrielles anciennes de la région et les nourrissent pour les transformer en secteurs nouveaux. Un des enjeux du Nouveau Paradigme industriel consiste bien en cette faculté d’ajouter de la connaissance et des savoirs, notamment numériques, dans les secteurs traditionnels pour les inscrire, surtout par la formation, dans le nouveau modèle en cours d’élaboration. L’exemple de l’entreprise AMOS (Advanced Mechanical and Optical Systems) est, à cet égard, très parlant. Fondée en 1983 sous le signe d’un partenariat entre les Ateliers de la Meuse et l’Institut d’Astrophysique de Liège, cette entreprise est passée d’un modèle purement industriel à un paradigme cognitif innovant et performant que décrivait déjà son patron, Bill Collin, au début des années 2000 [21].

On aurait tort toutefois de vouloir mesurer les pôles de compétitivité à l’aune de la création d’emplois à court terme, comme on a eu tort d’en faire un argument politique de campagne en essayant de les vendre à l’opinion comme des machines pourvoyeuses d’emplois. La vocation des pôles de compétitivité est autre. Dans la conception que nous en avions, en 2003 déjà, il s’agissait d’utiliser les entreprises et entrepreneurs champions de la Wallonie comme catalyseurs de réactions en chaîne autour de métiers ou de filières implantés et fructueux, donc d’induire des cercles vertueux, par effet boule de neige, autour de différents noyaux d’excellence existants. L’impact attendu était davantage la création d’entreprises nouvelles, ainsi que le développement d’une image de marque, d’une notoriété et d’une visibilité pour la Wallonie [22]. Henri Capron qui en a été l’artisan scientifique en 2005 leur avait donné quatre objectifs :

– susciter un processus de fertilisation croisée entre les différentes catégories d’acteurs ;

– régénérer le capital social en favorisant les synergies entre acteurs ;

– assurer une meilleure maîtrise du potentiel de développement ;

– placer la région sur la voie des régions apprenantes, avec comme finalité de stimuler sur un territoire, le dynamisme, la compétitivité et l’attractivité [23].

Ces rôles-là ont assurément été tenus. Et avec beaucoup de sérieux et de savoir-faire.

2.2. Le redéploiement de la Wallonie a besoin de moyens supplémentaires

Depuis le premier Contrat d’avenir pour la Wallonie, lancé en 2000 par Elio Di Rupo, j’ai à la fois la conviction que les politiques qui sont inscrites dans ces stratégies wallonnes sont qualitativement globalement adéquates en termes de choix de mesures et insuffisantes quantitativement, c’est-à-dire sur les moyens mobilisés. Ainsi, ces mesures s’appuient sur les marges financières disponibles qui leur sont affectées et qui sont de l’ordre de 5 à 7 % du budget régional et non sur les 80 ou 90 % du budget régional, comme devrait le faire un réel business plan [24].

Ainsi, me paraît-il que le futur plan prioritaire wallon devrait investir une part du budget bien plus importante que les quelques centaines de millions d’euros annuels actuellement mobilisés. Et c’est d’autant plus vrai que, malgré les difficultés à la fois conjoncturelles et structurelles des finances publiques wallonnes, l’enveloppe des moyens régionaux s’est considérablement accrue avec les transferts du fédéral puisqu’elle passera – à la grosse louche – de moins de 8 milliards d’euros à plus de 13 milliards. Cette opération de mobilisation de moyens stratégiques nouveaux au profit du redéploiement wallon aurait l’avantage de réinterroger l’ensemble des politiques régionales. Ceux qui me connaissent savent que je reste frappé par la piste avancée par plusieurs administrateurs de l’UWE en 2003 lorsque, avec Didier Paquot et Pascale Van Doren, nous listions les tabous wallons à lever. Ces entrepreneurs affirmaient qu’ils étaient prêts à renoncer aux moyens dédiés par la Région wallonne aux politiques d’entreprises qui leur apparaissaient comme autant d’effets d’aubaine pour autant que le gouvernement wallon se saisisse des trois enjeux essentiels à leurs yeux qu’étaient le passage entre la recherche académique et la concrétisation de l’innovation dans l’entreprise, l’enseignement technique et professionnel ainsi que la mise à disposition de terrains industriels. C’est donc à plusieurs centaines de millions d’euros qu’ils étaient prêts à renoncer pour autant que ces moyens soient directement et clairement investis dans ces domaines-clefs. Tous les travaux que j’ai menés sur le terrain avec des entreprises, en particulier dans le Cœur du Hainaut, m’ont démontré la pertinence de ces constats.

Dans le même ordre d’idée, chacun a pu observer, à partir de ses compétences spécifiques, à quel point la Région wallonne avait développé, ces dernières années, une multitude de préoccupations dans des domaines qui semblent périphériques par rapport à ses métiers de base. La fonction publique wallonne s’est accrue de 18,4 % en passant de 2003 à 2012, de 14.755 à 17.482 emplois. Durant ces dix ans, le SPW est resté stable (de 10.360 à 10.036 agents) tandis que les OIP ont accru leur personnel en progressant de 4395 à 7446 [25].

On peut dès lors s’interroger sur la possibilité – voire sur la nécessité – de resserrer son dispositif sur les compétences de base de l’Administration et d’y pourvoir, du reste, les postes de manière adéquate, ce qui est loin d’être le cas. La meilleure manière de procéder est certainement de laisser faire les instances du SPW, sur base du cahier des charges que constitue la Déclaration de Politique régionale.

Cet accroissement général de la fonction publique wallonne ne paraît pas toutefois la meilleure manière de répondre au déséquilibre depuis longtemps souligné entre les sphères marchandes productives et non productives en Wallonie. On se rappellera qu’un élément très important avait été apporté par la dynamique La Wallonie au futur en 1991, à l’initiative d’une équipe d’économistes qui avait travaillé sous la direction d’Albert Schleiper [26]. Ils avaient mis en évidence un déficit d’environ 80.000 emplois, dans le secteur marchand productif. Ces emplois auraient dû se trouver dans le secteur marchand et ils n’y étaient pas. L’Union wallonne des Entreprises est à plusieurs reprises parvenue à des conclusions similaires. Or, 80.000 emplois c’est évidemment considérable.

Ces problématiques, on le voit, sont au centre des questions de l’accélération du redéploiement. Les analyses, qui ont été réalisées sur les choix budgétaires comparés entre la Flandre, Bruxelles et la Wallonie, font apparaître des stratégies qui, me semble-t-il, peuvent être réinterrogées, non seulement à l’aune des politiques de rigueur ou d’austérité, ce qui est le cas, mais aussi selon l’objectif de ce redéploiement. Comme l’indiquent les auteurs d’une étude récente du département de Politiques économiques de l’Université de Namur, il est essentiel d’examiner les choixbudgétaires à la lumière de leur impact potentiel sur la croissance et l’emploi. Or, tandis que les dépenses administratives et celles de la dette sont plus importantes en Wallonie qu’en Flandre, la recherche scientifique reste moins financée en Wallonie et à Bruxelles que dans le Nord. Néanmoins, la Wallonie affecte une plus grande proportion de ses dépenses publiques au domaine technologique, à l’expansion économique et à la formation professionnelle [27].

Complémentairement à ces considérations générales, je reprendrai, comme annoncé en introduction, à titre d’enjeux stimulants à saisir, et en les reformulant, les cinq freins au développement wallon identifiés par Christophe De Caevel et les experts qu’il a sollicités :

– la croissance des entreprises (Small n’est pas toujours beautiful) ;

– la territorialisation des politiques (le provincialisme) ;

– la valorisation des recherches ;

– la gestion de l’espace ;

– l’enseignement technique et professionnel (« la main d’œuvre »).

On constatera que les trois tabous wallons évoqués lors de la prospective des politiques d’entreprises en 2003, et dont le ministre de l’Économie et de la Recherche de l’époque n’avait pu se saisir, y sont toujours présents.

2.3. La croissance des entreprises

Je m’étendrai peu sur cet aspect que j’ai eu l’occasion de clarifier dans une analyse intitulée Le Nouveau Paradigme industriel, articulant les sociétés industrielles, la Révolution cognitive et le développement durable.

On sait que la croissance des entreprises, au delà de la moyenne de 9,3 personnes, constitue un enjeu par lui-même, bien après leur création. La diversification des PME et leur croissance par la valorisation de leur capital social constituent des pistes intéressantes à suivre. L’exemple du fournisseur d’énergie Lampiris est à cet égard intéressant. L’entreprise, créée par Bruno Venanzi, a lancé un programme intitulé Lampiris Smart en créant quatre outils : Lampiris WoodLampirist Nest,Lampiris Isol et Lampiris Warm [28]. Il s’agit pour l’entreprise liégeoise de valoriser son portefeuille de 800.000 clients en Belgique et 100.000 en France en développant des services nouveaux dans son environnement de métier.

Parallèlement, de nouvelles initiatives ont permis ces dernières années une mise en réseaux des entreprises, au delà des secteurs, ainsi que leur émergence dans un cadre wallon, au delà des organismes représentatifs comme l’Union wallonne des Entreprises, l’UCM, etc. Le rôle d’animation que constitue à cet égard le Cercle de Wallonie, avec ses différentes implantations à Liège, Belœil et Namur est un atout réel pour la Région.

Enfin, le développement d’un coaching de proximité et de niveau international, tel que nous l’avions imaginé dans la Prospective des Politiques d’Entreprises [29] et tel que le remplissent des organismes régionaux comme l’AWEX, la SOWALFIN, certains invests, peuvent renforcer toute cette dynamique porteuse.

2.4. La territorialisation des politiques régionales

Plusieurs questions se cachent derrière le reproche de provincialisme qui est adressé aux Wallons. D’une part, le fait pour des acteurs ou des entreprises de ne pas épouser la globalisation des économies et des marchés. Les efforts dans ce domaine, tant aux niveaux transfrontaliers qu’européen ou mondial ont été considérables et doivent être poursuivis. L’AWEX a déjà fait beaucoup. Le maillon le plus faible me paraît celui le plus facile à renforcer : le transfrontalier, où beaucoup reste à faire. Cet enjeu passe aussi par celui, beaucoup plus difficile, de la mobilité, qui est essentielle, et sur laquelle les Wallons ont manqué totalement d’ambitions. Ici, une vraie stratégie doit être réactivée, notamment dans le cadre de la révision du SDER ou de ce qu’il deviendra. D’autre part, vient la question de ce qu’on appelait les baronnies, de la guerre des bassins, etc. Même si tout le monde ne l’a pas encore compris, loin s’en faut, ce modèle est aujourd’hui dépassé. Si la Région wallonne et ses instruments de stimulation et de financement doivent garder un rôle de cohérence et de coordination, c’est bien au niveau territorial que les politiques d’entreprises doivent être menées et le sont d’ailleurs généralement. C’est dans cette proximité des acteurs autour des agences de développement, des invests, des universités, des centres de recherche, de formation et d’enseignement que doit se dessiner l’avenir économique de la Wallonie. C’est là que se construit l’environnement qui permettra aux entreprises de naître et de croître.

Il s’agit, à l’instar de ce qui se construit en France, de mettre en place un schéma stratégique territorial de développement économique et de l’innovation, en lien avec le processus de spécialisation intelligente de l’Union européenne [30]. L’objectif n’est évidemment pas d’imposer aux territoires wallons une vision régionale ou nationale comme cela a été fait dans le cadre des Contrats de Projets État-Régions mais de négocier un contrat, sur base d’une coconstruction stratégique [31]. Les efforts de conceptualisation de Systèmes territoriaux d’Innovation, tels qu’enclenchés dans le Cœur du Hainaut, vont dans ce sens.

 2.5. La valorisation des recherches

Objet de la préoccupation des pouvoirs publics wallons depuis les années 1970 – qui se souvient des centres de transposition créés par Guy Mathot comme ministre de la Région wallonne en 1978 ?[32] -, la question de la valorisation des recherches reste majeure et difficile. Celle-ci ne se résume pas au nombre de brevets ou projets d’investissements issus des pôles de compétitivité. Il n’y a pas de réponse simple à la question posée par des industriels montois ou borains au fait que, malgré le fait qu’ils soient diplômés ingénieur civil polytechnicien ou de gestion de l’UMons, que celle-ci dispose de laboratoires de pointe, avec des chercheurs de qualité, que les fonds structurels ont permis de mettre en place des fleurons technologiques comme Multitel, Materia Nova, InisMa, Certech, etc., ces entrepreneurs ont parfois l’impression de vivre à 1000 kms de ces outils. Et ils le disent. Or, je ne pense vraiment pas que le monde académique regarde aujourd’hui les industriels de haut comme ce fut peut-être le cas jadis en certains endroits. Je pense que désormais ce monde scientifique est très ouvert et très attentif à ces questions d’entrepreneuriat, de transferts de technologies, de dynamique d’innovation. Toutes les universités ont mis en place des outils d’interface avec les entreprises. Des outils locaux et performants aident aussi à mettre de l’huile dans les rouages, comme les Maisons de l’Entreprise, les Business Innovation Centres, etc. dont les responsables ont souvent les pieds et les mains dans les deux mondes.

Globalisation européenne et mondiale, territorialisation et entrepreneuriat constituent désormais les trois horizons des universités de Wallonie dans un environnement composé d’entreprises en mutations constantes et de jeunes spin-off…

 

2.6. La gestion de l’espace

La gestion de l’espace est une question essentielle, non seulement pour organiser un vivre ensemble durable mais aussi pour stimuler le redéploiement économique d’une région qui a été profondément marquée par son effondrement industriel dans les années 1960 et 1970 et en garde encore trop les stigmates. Beaucoup de choses ont été faites mais il faut bien pouvoir reconnaître que, contrairement à nos voisins français, le rythme des investissements à la réhabilitation n’a pas toujours été – et n’est toujours pas – aussi soutenu.

Néanmoins, Christophe De Caevel ne semble pas avoir été bien informé lorsque, évoquant l’asssainissement des friches par le Plan Marshall, il note qu’au dernier recensement toutefois, seuls 3 ha sur les 194 recensés dans le plan avaient été dépollués et aucune activité économique n’y avait été réinstallée [33].

Voici la situation des sites réhabilités fin octobre 2014, telle que communiquée par SPAQuE.

2.7. L’enseignement technique et professionnel

Comment aborder en quelques mots un dossier aussi essentiel, aussi complexe, aussi difficile ? Sans faire de long développement, je me limiterai à trois principes généraux, en rappelant qu’aucune solution ne sera simple.

D’abord, dire qu’une révolution, c’est-à-dire une mutation profonde et systémique, de l’enseignement est indispensable. Je persiste à croire que la régionalisation peut constituer la base, le catalyseur, le déclencheur de cette révolution.

Ensuite, il me paraît que seule une autonomie – pédagogique et de gestion – des établissements, avec une responsabilisation multi-réseaux par bassin peut permettre cette révolution. Cette autonomie peut être limitée dans le temps, à cinq ou dix ans, afin de permettre l’expérimentation, l’évaluation puis la généralisation éventuelle de bonnes pratiques. Qu’on ne me dise pas que nous risquons de sacrifier une génération : cela fait des décennies que nous en sacrifions.

Enfin, faisons des entreprises les premières partenaires de l’enseignement technique et professionnel. Nous avons tous à y gagner.

Conclusion : Une bifurcation pour mettre en route l’accélérateur de particules

Ce que la Wallonie doit trouver, c’est le chemin d’une nouvelle bifurcation. Celle-ci permettra d’optimiser son système régional d’innovation. Il s’agit en effet de permettra à la région de renforcer ses capacités d’innovation, d’anticipation, d’adaptation au changement rapide et global. C’est pourquoi, il est essentiel d’en mesurer les enjeux et la manière d’y répondre. A nouveau, sans considérer par cette démarche qu’il n’existerait qu’un modèle unique, on peut mettre en évidence six enjeux d’un système régional d’apprentissage : l’extension et la professionnalisation des réseaux régionaux ; la construction d’une vision partagée du territoire ; la créativité pour produire de l’innovation ; la mobilisation du capital social ; la gouvernance des territoires ; la formation tout au long de la vie.

Ces défis, c’est-à-dire ces enjeux dont on se saisit, ne sont pas nouveaux. Nous les avons identifiés dès 2004 dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21. Dix ans plus tard, nous gardons la même perception de deux Wallonie : celle qui se reconstruit, se diversifie et développe ses nouveaux pôles innovants et créatifs, et celle qui poursuit inéluctablement son affaissement. Dès lors, n’est-il pas nécessaire qu’on s’interroge – comme le fait, nous l’avons vu, le Ministre-Président wallon – sur les voies d’une transformation accélérée, c’est-à-dire qui permettrait d’activer une renaissance régionale dans des délais qui répondraient sans retard aux enjeux auxquels sont aussi confrontés la Belgique, l’Europe et le monde.

Avec Philippe Suinen, qui préside désormais l’Institut Destrée, je pense que l’assise économique de la Wallonie est désormais stabilisée grâce au plan Marshall et aux pôles de compétitivité. Au delà, l’ancien administrateur général de l’AWEX soulignait, dès février 2014, qu’il faut à présent mettre en route « l’accélérateur de particules » pour concrétiser la relance. Cela passera, disait-il à Édouard Delruelle à l’occasion des interviews de Zénobe 2, par la créativité, l’innovation… et l’ouverture au monde sans être décomplexé : « La Wallonie a besoin de cours d’extraversion ! » [34].

Cette ambition pourrait passer par trois choix stratégiques prioritaires.

  1. Considérer que la volonté crée la confiance mais que l’imposture la fait perdre. Ce qui implique, qu’au delà de la méthode Coué, c’est-à-dire de tentative de prophétie autoréalisatrice, on dise plutôt la vérité à tous et à chacun. Les êtres volontaires ne peuvent être que des citoyennes et des citoyens conscients.
  2. Faire en sorte que la pédagogie de l’action soit au centre de la responsabilité des élus. Comprendre pour expliquer le monde est leur tâche première. On ne peut mener une entreprise, une organisation ou une région à la réussite sans cueillir et fabriquer du sens. Aujourd’hui – faut-il le rappeler ? -, l’idéologie n’a plus cours. Mais le bien commun, l’intérêt général, les valeurs collectives, le pragmatisme et la cohérence du lien entre la trajectoire de l’individu et celle de la société tout entière, prévalent.
  3. Faire prendre conscience que la seule réelle capacité de transformation économique est dans l’entreprise. Le premier changement de mentalité pour les Wallons, c’est de quitter le seul chemin du salariat. C’est de prendre l’initiative. Parallèlement, le succès des entrepreneurs wallons passe par des réformes de comportements et de structures, qui dès la famille, dès l’école, donnent envie de créer et d’entreprendre. L’objectif est de faire en sorte que chacune et chacun se voient comme un entrepreneur.

Les travaux du Collège régional de Prospective de Wallonie ont montré, à partir d’expériences et d’exemples concrets, que, pour renouer la confiance en l’avenir, il était nécessaire pour les Wallonnes et les Wallons de développer des comportement plus positifs au travers des cinq axes que contituent une réelle coopération entre acteurs différents, la volonté de sortir de son univers de référence, les stratégies proactives offensives, l’adhésion à l’éthique et aux lois de la société, la prise de conscience de l’intérêt d’un avenir commun.

C’est assurément surtout de ces Wallonnes et de ces Wallons qu’il faut attendre le renouveau. Ce n’est que d’eux qu’il viendra. Soyons-en sûrs.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

Sur le même sujet :

Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne (16 décembre 2014)

Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie (16 février 2014)

Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel (31 décembre 2014)

[1] Ce texte constitue la mise au net de la conférence que j’ai présentée le 3 novembre 2014 à l’Université de Mons dans le cadre du Forum financier de la Banque nationale de Belgique. Les données, certes récentes, n’ont pas été actualisées en 2015. Le Powerpoint de base a fait l’objet d’une diffusion sur le moment même par la BNB.

[2] Paul Magnette : « La Wallonie ne se redresse pas assez vite », Interview par François-Xavier Lefèvre, dans L’Écho, 20 septembre 2014, p. 5.

[3] http://gouvernement.wallonie.be/f-tes-de-wallonie-discours-du-ministre-pr-sident-paul-magnette.

[4] Michel QUEVIT, Les causes du déclin wallon, p. 289, Bruxelles, Vie ouvière, 1978.

[5] Paul Magnette : “La Wallonie ne se redresse pas assez vite », … – Voir aussi la déclaration de Paul Magnette dans l’interview donnée à Martin Buxant sur Bel RTL, le 13 novembre 2014 : Il y a un redressement trop lent qu’il faut accélérer.

[6] Philippe DESTATTE, Cinq enjeux majeurs pour la législature wallonne, Blog PhD2050, 16 septembre 2014, https://phd2050.wordpress.com/2014/09/16/5enjeux/

[7] Benoît BAYENET, Henri CAPRON & Philippe LIEGEOIS, Voyage au cœur de la Belgique fédérale, dans B. BAYENET, H. CAPRON & Ph. LIEGEOIS dir., L’Espace Wallonie-Bruxelles, Voyage au bout de la Belgique, p. 355, Bruxelles, De Boeck & Larcier, 2007. Avec des compléments ICN et calculs propres. (INS 1846-1981), ICN, 2005, 2008 + ICN, 2014.

[8] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la WallonieBlog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014, https://phd2050.wordpress.com/2014/02/16/redeploiement/.

[9] Michel MIGNOLET et Marie-Eve MULQUIN, PIB et PRB de la Wallonie : des diagnostics contrastés, dans Regards économiques, Juin 2005, n° 31, p. 10. (PIB des trois régions belges, Parts régionales sur base des statistiques brutes, en monnaie constante et Parts relatives des PIB régionaux à prix constants) 1955-2003, INS, ICN, calculs CREW.

[10] Henri CAPRON, L’économie wallonne, une nouvelle dynamique de développement, dans Marc GERMAIN et René ROBAYE éds, L’état de la Wallonie, Portrait d’un pays et de ses habitants, p. 344, Namur, Editions namuroises – Institut Destrée, 2012.

[11] H. CAPRON, op. cit., p. 344-345. – Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), Working Paper, Mars 2002.

[12] ICN, Comptes régionaux, 2014, nos propres calculs.

[13] ICN et IWEPS, 27 juin 2013.

[14] Ph. DESTATTE, La Région wallonne, L’histoire d’un redéploiement économique et social, dans Marnix BEYENS et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique (1970-2000), p. 209-278, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[15] Michel QUEVIT et Vincent LEPAGE, La Wallonie, Une région économique en mutation, dans Freddy JORIS et Natalie ARCHAMBEAU, Wallonie, Atouts et références d’une région, p. 236, Namur, Gouvernement wallon, 1995.

[16] Wallonie 86, 3-4, 1986. – Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, p. 139-153, Paris, La Documentation française, 1er trimestre 2001. – M. BEYEN et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle Histoire de Belgique 1970-2000, … p. 254 sv.

[17] Conférence de Giuseppe Pagano au Forum financier à Namur, le 11 février 2013. – Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la WallonieBlog PhD2050, Hour-en-Famenne, 16 février 2014,

https://phd2050.wordpress.com/2014/02/16/redeploiement/.

[18] Ph. DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, 16 février 2014, https://phd2050.wordpress.com/2014/02/16/redeploiement/

[19] Frédéric CHARDON, La Wallonie dépassera la Flandre en 2087, dans La Libre, 16 mai 2013.

http://www.lalibre.be/actu/belgique/la-wallonie-depassera-la-flandre-en-2087-51b8fce0e4b0de6db9ca9011

[20] Christophe DE CAEVEL, Les cinq freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[21] Voir AMOS : http://www.amos.be/fr/a-propos-2&a-propos-d-amos_16.html

[22] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, p. 13, Namur, Cabinet du Ministre de l’Economie et des PME de la Région wallonne, Direction générale de l’Economie et de l’Emploi, Direction des Politiques économiques du Ministère de la Région wallonne et Institut Destrée, Décembre 2003.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf.

[23] Henri CAPRON, Economie régionale urbaineNotes de cours, 2007.homepages.vub.ac.be/~hcapron/syleru2.ppt

[24] Philippe DESTATTE et Serge ROLAND, Le Contrat d’avenir pour la Wallonie, Un essai de contractualisation pour une nouvelle gouvernance régionale (1999-2001), p. 58, Namur, Institut Destrée, Mars 2002, (Working Paper), 66 p.

[25] La fonction publique de la Région wallonne, Tableau de bord statistique de l’emploi public, Namur, IWEPS, Avril 2009. – Chiffres-clefs de la Wallonie, n° 13, p. 212-213, Namur, IWEPS, Décembre 2013. – A noter que L’emploi public en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles, Namur, IWEPS, Mars 2015, p. 20 limite également son information à l’année 2012.

[26] La Wallonie au futurLe défi de l’éducation, p. 130sv, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – Olivier MEUNIER, Regard sur l’économie wallonne : une brève analyse des comptes régionaux 1995-2006, Namur, IWEPS, 2008.

http://www.iweps.be/sites/default/files/Breves3.pdf

[27] Caroline PODGORNIK, Elodie LECUIVRE, Sébastien THONET et Robert DESCHAMPS,Comparaisons interrégionale et intercommunautaire des budgets et des dépenses 2014 des entités fédérées, Namur, Université de Namur, CERPE, Novembre 2014.

[28] http://www.lampiris.be/fr/smart

[29] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion sur les politiques d’entreprises en Wallonie…

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[30] Les Universités et l’innovation, agir pour l’économie et la société, Proposition de la Conférence des Présidents des Universités françaises, 2014. http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2014/10/recommandation_140916_val-2.pdf.

[31] Les Contrats de Projet État-régions, Enquête demandée par la Commission des Finances du Sénat, p. 23, Paris, Cour des Comptes, Juillet 2014.

[32] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Un autre pays…, p. 231.

[33] Christophe DE CAEVEL, Les 5 freins à la réindustrialisation de la Wallonie, dans Trends-Tendances, 16 octobre 2014.

[34] Philippe SUINEN, dans Edouard DELRUELLE, Un Pacte pour la Wallonie, Zénobe 2, Février 2014, p. 29.

«Ceux qui chassent les Flamands de Bruxelles, creusent la tombe de la Belgique»

Hendrik Vuye et Veerle Wouters, députés N-VA, « Le Vif » , « Kanck », 24 juin 2015

2015-07-01_213903Les francophones qui plaident pour une septième réforme de l’état existent. Le ministre-président wallon Paul Magnette (PS) commence par déclarer qu’il n’est pas impensable que le PS et la N-VA se retrouvent un jour à la table des négociations. Ensuite, plusieurs éminences francophones plaident en faveur d’une septième réforme de l’état.

On a déjà dit que la sixième réforme de l’État n’a pas été une révolution copernicienne. Que le sénat est une institution dépassée et superflue, aussi. On sait qu’il y aura une septième réforme de l’état. Cependant, il est étonnant que l’idée vienne de la Belgique francophone, du moins pour ceux qui ne la connaissent pas. Exit le scénario « demandeurs de rien ».

Le professeur Hugues Dumont (Université Saint-Louis, Bruxelles) a publié un article intitulé « La sixième réforme de l’État ou l’art de ne pas choisir? » dans le Journal des Tribunaux. Il estime que les francophones ont intérêt à réfléchir dès maintenant à la septième réforme de l’état. Dumont est tout sauf un adepte de la N-VA. Dans La Libre Belgique, il évoque même les « intentions perverses de la N-VA », une déclaration qui nous renseigne sur les idées politiques de l’académicien.

Béatrice Delvaux, « l’éditorialiste en chef » du Soir partage son avis. Elle estime que les francophones ont un intérêt tactique à préparer la septième réforme de l’état. Sinon une « N-VA séparatiste/confédéraliste » tout-puissante après les prochaines élections, imposera la réforme de l’état aux francophones. La Libre a interrogé les chefs de fraction du parlement wallon. « Pas question » répond Dimitri Fourny (CDH). Au CDH, la réponse reste donc « non ». Qui s’attendait à ce qu’il en soit autrement ? Pour Stéphane Hazée (Ecolo), ce n’est pas une priorité. Les deux plus grands partis francophones réagissent différemment. Christophe Collignon (PS) et Pierre-Yves Jeholet (MR) sont favorables à la proposition. Quelque chose bouge en Belgique francophone.

Quelles sont les propositions de Dumont? Il argumente que la sixième réforme de l’état permet de briser un tabou important : Bruxelles est de plus en plus une entité fédérée comme une autre. La Région de Bruxelles-Capitale acquiert l’autonomie constitutive. Pour la première fois, la région se voit attribuer des compétences culturelles, à savoir les affaires biculturelles pour autant que celles-ci soient d’intérêt régional. Elle sera compétente pour le financement et les subventions de l’infrastructure sportive et la création de programmes de formation professionnels. Par le biais de la Commission communautaire commune de Bruxelles-Capitale, les Bruxellois seront également compétents pour certains aspects des soins de santé, les allocations familiales et le droit pénal de la jeunesse.

Ce sont toutes des compétences que les Bruxellois exercent eux-mêmes, ce qui signifie que les liens entre la Flandre et Bruxelles sont rompus, et c’est justement là ce qu’applaudit Dumont. Il y voit la préfiguration de la Belgique composée de quatre régions, avec Bruxelles comme région à part entière.

Prenons l’exemple des matières biculturelles d’intérêt régional. N’importe quelle initiative culturelle peut être organisée sous ce dénominateur. Dans les faits, Bruxelles est compétente pour la culture. Depuis la sixième réforme de l’état, on a effectivement une culture et une politique culturelle bruxelloise.

Hugues Dumont plaide pour une Belgique à quatre régions: la Flandre, la Wallonie, Bruxelles et la Belgique germanophone. Les communautés continuent à exister, mais avec des compétences limitées : la culture et l’enseignement. L’état fédéral conserve les compétences souveraines (défense, finances…) et la sécurité sociale. Pour Dumont, une sécurité sociale fédérale est apparemment une évidence. Pour la N-VA pas du tout.

Dumont ne cache pas qu’il désire sauver la Belgique. Il s’agit d’un choix politique. Mais son modèle est-il à même de sauver la Belgique ? La Belgique à quatre est le scénario rêvé des politiques et académiciens francophones. Seulement, cette Belgique à quatre est un patient en phase terminale. Dans ce scénario, les liens entre la Flandre et Bruxelles sont rompus. Par conséquent, on méconnaît que Bruxelles est une ville flamande. La présence de la Flandre à Bruxelles est justement le ciment qui unit la Belgique. Pourquoi la Flandre resterait-elle membre d’une fédération belge, si elle n’a plus à rien dire sur Bruxelles ? Quelle serait la motivation de la communauté flamande de continuer à investir à Bruxelles ?

Si la Région bruxelloise est transformée en entité fédérée à part entière et exerce des compétences communautaires – soit le modèle défendu par Dumont-, la Belgique ressemblera à l’ancienne Tchécoslovaquie. La Tchéquie et la Slovaquie ont pu se séparer facilement parce qu’il n’y avait pas de capitale commune comme pomme de discorde.

Quand est-ce que les Bruxellois (francophones) réaliseront que ceux qui chassent la communauté flamande de Bruxelles, creusent la tombe de la Belgique? S’ils veulent sauver la Belgique, ils doivent plaider en faveur d’une présence plus importante de la communauté flamande à Bruxelles.

La bonne nouvelle, c’est que les francophones ne sont plus en mode « demandeurs de rien ». Dans une interview accordée à De Morgen, Philippe Moureaux (PS) explique que son parti est un parti wallon régionaliste. Narquois, il souligne qu’Elio Di Rupo a donné un cap unitaire au tank PS. Cependant, Moureaux est particulièrement clair quand il affirme que la Belgique n’a de plus-value qu’à condition de maintenir « un système de solidarité digne de ce nom ». Traduit librement : sans transferts, la Belgique est inutile.

Le phénomène est connu. Dans son livre consacré à Jules Destrée, Rik Van Cauwelaert en parle déjà. Quand le PS est dans la majorité, le parti emprunte la voie unitaire de façon presque stalinienne. C’était le cas sous Elio I. Quand le parti se trouve dans l’opposition fédérale, les socialistes tirent la carte régionaliste.

Les Flamands ne le réalisent pas, mais cela a toujours été le cas.

Wallonie-Chine

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Dans son article de « Vers l’Avenir » du 23 juin, intitulé « L’intérêt chinois s’éveille en Wallonie », Jean-Luc Herminaire précise : La Wallonie n’est pas en retard dans les relations commerciales avec l’empire du Milieu. Au contraire. 

La Banque Nationale de Belgique nous révèle toutefois que, pour l’exercice 2014, la Région wallonne a exporté en Chine pour 422,9 millions d’euros, tandis que les importations chinoises s’élèvent à 693,1 millions d’euros, soit une balance commerciale négative de 270,2 millions d’euros.

La Flandre, quant à elle, présente une balance commerciale positive de 431,2 millions d’euros avec 7.233,5 millions d’euros d’exportations et 6.802,3 millions d’euros pour ce qui concerne les importations.

Ces chiffres incluent Hong-Kong.

Pour ce qui est de l’investissement prévu pour le China Belgium Technology Center de l’UCL, il s’élève à 200 millions d’euros, et non 200 milliards, comme indiqué dans l’article.

Sur les 1500 emplois prévus, 700 sont réservés à des chercheurs et des étudiants chinois.

Généralement, les Chinois ne s’engagent dans de tels projets que s’ils ont de véritables chances de récupérer trois ou quatre fois la mise.

Il est pratiquement impossible pour les Chinois d’implanter des centres d’incubateur ou tout autre modèle de société aux USA. Ils souhaitent, dès lors, profiter des recherches fondamentales et appliquées réalisées par les universités européennes, notamment en France et en Allemagne.

La stratégie des opérateurs chinois pourrait s’articuler sur l’analyse de produits développés par des « spin off » qui démarrent sur base de recherches fondamentales réalisées par les centres universitaires d’ingénierie, pour proposer ensuite d’entrer dans le capital de ces « spin off » afin de mener à bien les méthodes de mise en fabrication de leurs produits, suite à l’absence de capitaux à risque en Belgique.

Le risque, bien entendu, est la délocalisation partielle ou totale de ces « spin off », transformées en SPRL ou en SA.

L’intérêt chinois s’éveille en Wallonie

Jean-Christophe Herminaire, « Vers l’Avenir », 23 juin 2015

2015-06-24_193239L’investissement s’élève à 200 milliards d’euros. La construction, de « l’Intelligence Valley » qui débutera cet automne dans le parc scientifique de l’UCL, devrait booster les partenariats commerciaux avec la Chine, encore loin d’atteindre le potentiel dont nombre d’entrepreneurs rêvent en Belgique.

Le complexe de cinq incubateurs d’entreprises hi-tech ne sera achevé que d’ici deux ans en bordure de l’E411, pour une ouverture en 2017. Mais dans l’attente, les Chinois disposent déjà de 5000 m2 de bureaux sur place pour accueillir les premières sociétés. Huit sont déjà présentes et une cinquantaine ont marqué leur intérêt pour ce projet initié en 2010 et qui, à terme, doit accueillir 200 entreprises chinoises et belges, et créer 1500 emplois.

Huit sociétés, c’est peu et beaucoup. A ce jour, seize entreprises chinoises, seulement, sont implantées en Wallonie, essentiellement dans le Brabant wallon, selon les chiffres de l’Awex. Dont le géant de la téléphonie Huawei. Mais il n’y en a pas davantage en Flandre, où Anvers exerce pourtant un pôle d’attraction important, et moins encore à Bruxelles.

Le Welcome Office ouvert pour la Chine à Mons, a permis aussi d’accueillir temporairement 85 entreprises chinoises, dont neuf y ont conservé un bureau.

La Wallonie n’est donc pas en retard dans les relations commerciales avec l’empire du Milieu. Au contraire.

La Chine n’est pourtant que le 13e client de la Wallonie, son troisième partenaire commercial hors de l’Union derrière les USA été le Brésil. Les exportations wallonnes vers la Chine, qui se montaient à 434 millions d’euros en 2014, n’ont toujours pas retrouvé le niveau de 2011. Les importations chinoises en Wallonie, elles, restent en croissance de 722 millions d’euros. Pour un tiers, ce sont des équipements mécaniques, électriques et électroniques. (…)

Notre objectif n’est évidemment pas d’attirer les entreprises qui font du classique import-export, mais bien de la haute technologie, explique Michel Kempeneers, le responsable du département Asie-Pacifique de l’Awex.

Progression pas à pas

Parmi les investisseurs chinois à l’UCL, figure Donfeng Designe Institute, bureau d’étude du deuxième constructeur automobile chinois, partenaire de Renault et Citroën. Mais il ne faut pas s’attendre à voir les Chinois construire chez nous des usines et créer des milliers d’emplois. Ils y vont pas à pas, ouvrant des bureaux de représentation, implantant centres de recherche et de développement, nouant des partenariats technologiques.

Les secteurs de la pharmacie, des télécoms, des biotechnologies, de l’imagerie, de l’optique… sont très recherchés, ajoute M. Kempeneers. L’intérêt chinois est clair : acquérir des techniques industrielles et de gestion, du savoir-faire, de l’innovation qu’ils valoriseront dans leur pays. Pour nous, l’essentiel est de dépasser la crainte de se faire « bêtement » piquer nos meilleures idées.

 

Waterloo 2015 : les retombées économiques devraient dépasser les 20 millions d’euros

« Le Vif » – Belga, 22 juin 2015

Au lendemain des quatre jours de commémoration du bicentenaire de la bataille de Waterloo, les organisateurs ne sont pas encore en mesure de dresser un bilan économique précis. Mais avec 200.000 visiteurs, dont 30 voire 40% d’étrangers, les retombées devraient dépasser les 20 millions d’euros.

2015-06-22_195758En comptant une moyenne de 250 euros de dépense globale par jour et par personne (hébergement, nourriture, déplacements, etc.) pour ces visiteurs étrangers, ils estiment que les retombées sur le plan macro-économique dépasseront largement 20 millions d’euros.

D’après les échos reçus par les organisateurs, le secteur hôtelier affichait complet en Brabant wallon, à Bruxelles et même bien au-delà à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Waterloo. La proportion de visiteurs étrangers, fixés à 30% dans les prévisions, pourrait aller jusqu’à 40%. La vente des tickets montre que des personnes venant de 75 pays différents, dont les USA et même l’Australie, ont réservé des places pour les reconstitutions.

Il est trop tôt pour fournir des chiffres détaillés pour l’organisation elle-même. Mais pour les retombées macro-économiques, il est évident qu’on est au-delà des 20 millions d’euros. Ce sont des effets immédiats, mais il faut voir à plus long terme: avec l’ensemble des monuments du champ de bataille rénovés et la publicité internationale du bicentenaire, c’est une nouvelle dynamique touristique qui est aujourd’hui lancée, indique Vincent Scourneau, l’administrateur délégué de l’ASBL Bataille de Waterloo 1815.

Jan Jambon: « L’indépendance de la Flandre reste mon objectif »

«  Le Vif », – « De Zondag », source Knack, 22 juin 2015

Même s’il semble toujours étrange de voir un flamingant à ce poste, le vice-premier ministre Jan Jambon (N-VA) se sent comme un poisson dans l’eau au ministère de l’Intérieur et à la Sécurité, un des portefeuilles les plus chargés du gouvernement fédéral. « L’indépendance de la Flandre reste mon objectif », dit-il dans l’hebdomadaire De Zondag.

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Quel est aujourd’hui le plus grand défi à relever à l’Intérieur ?

Pour moi, c’est de garder les services secrets motivés malgré les circonstances particulièrement difficiles dans lesquels ils doivent opérer. Le niveau de menace pour la police est toujours à 3, ce qui signifie que les personnes chargées de garantir notre sécurité sont menacées de l’extérieur.

Comment vous y prenez-vous?

Le gouvernement précédent est allé trop loin dans les économies en matière de sécurité. Si la police est menacée et souffre d’un manque de moyens, elle risque d’être démotivée. Je lui rends les moyens dont elle a besoin, ce qu’elle apprécie, je le sens sur le terrain.

Elle apprécie moins vos projets en matière de pensions. Ce mécontentement ne favorise pas motivation.

Le principal, c’est qu’à présent les choses soient claires. Au cours la période de transition jusqu’en 2019 le personnel de police pourra arrêter de travailler à partir de 58 ans. Ce qu’il se passe après sera tranché dans le débat global sur la réforme des pensions, tout comme la discussion sur les métiers pénible.

Un autre défi. Selon un ténor des Nations unies, l’Europe doit accueillir au moins un million de réfugiés qui viennent de zones de conflit telles que la Syrie. C’est beaucoup plus que les 40 000 évoqués par l’Europe. Êtes-vous d’accord avec lui ?

Je ne peux que confirmer les propos de mon collègue Theo Francken (NDLR : ministre N-VA, chargé de la Migration). Nous trouvons que le système de quota pour une répartition correcte vers tous les pays européens est acceptable, il faut juste tenir compte de ce que les pays font déjà. L’Allemagne est déjà champion d’accueil et la Belgique fait déjà plus que sa part.

Doit-on accueillir davantage de réfugiés?

(évasif) Il faut les sélectionner plus tôt. Laisser entrer tout le monde et puis en renvoyer 80% n’a pas de sens. Il faut accueillir les véritables demandeurs d’asile, les personnes menacées de mort dans leur pays à cause de leur orientation sexuelle, politique ou religieuse. Je ne fixe pas de nombre, mais cela ne vaut pas pour les réfugiés économiques. Votre question porte sur le traitement des symptômes. C’est important, mais il est encore plus important de s’attaquer à la cause du problème. Personne n’est content de fuir son pays.

Dans ce cas, pourquoi ce gouvernement coupe-t-il dans l’aide au développement ?

Le problème au Moyen-Orient est d’ordre géopolitique. On ne le résout pas en augmentant le budget de l’aide au développement. On ne peut le régler qu’au niveau international.

La lutte contre la radicalisation constitue un autre défi. Dans le débat parlementaire à ce sujet, où vous avez remis Filip Dewinter (Vlaams Belang) à sa place, vous vous êtes révélé un homme d’État.Vous étiez-vous préparé ?

Non, vraiment pas. C’était spontané. Dewinter agitait le Coran en le qualifiant de permis de tuer. C’est inacceptable. Pour des centaines de milliers de personnes dans ce pays, le Coran est un livre sacré. Il faut faire preuve de respect. Il serait néfaste de faire de tous les musulmans nos ennemis, ce qui est le but de Dewinter. La limite entre le bien et le mal ne démarque pas l’islam du reste du monde, mais au sein de l’islam, elle distingue la très grande majorité qui a de bonnes intentions d’un petit groupe d’extrémistes.

Vous avez été content d’être applaudi par le PS qui vous avait qualifié de collaborateuren début de législation?

C’était agréable, je ne le cache pas. Si on me traite de flamingant extrémiste, ça ne me pose pas de problème. C’est ce que je suis. Mais j’ai mal quand on me traite d’extrême droite. J’étais presque un nazi pour eux. (Soupire) Je ne suis pas d’extrême droite, aucune fibre de mon corps ne l’est.

Avez-vous changé depuis notre entretien d’il y a deux ans?

Certainement pas, même si je porte de nouvelles responsabilités. Je suis maintenant lié à un contrat de loyauté conclu par quatre partis.

Lorsque vous avez dit que l’indépendance de la Flandre reste votre but.

C’est toujours le cas, c’est d’ailleurs toujours le premier article de notre parti. Cependant, nous nous sommes engagés à respecter un silence communautaire de quelques années. Nous y avons beaucoup réfléchi. En échange, nous pouvons réaliser une bonne partie de notre programme socio-économique. L’alternative était de retourner dans l’opposition. Mais nous n’avons rien changé au programme de notre parti.

Pourquoi l’accord gouvernemental ne mentionne-t-il rien à propos de la restriction du pouvoir du roi, un point important pour la N-VA jusqu’à l’année passée ?

Cela fait partie du volet communautaire et nous n’avons pas trouvé de compromis avec les autres partis.

« Si vous vous en prenez au pouvoir du roi, vous mettez votre propre carrière en jeu. Certains en ont vraiment peur ». Savez-vous de qui est cette citation ?

(Il réfléchit) Non, je ne vois pas.

C’est vous qui avez dit cette phrase il y a deux ans.

C’est possible. Mais je ne caresse pas d’ambitions de carrière, et donc je n’ai pas peur. Une monarchie protocolaire serait un grand pas en avant, mais ne figure pas dans l’accord gouvernemental.

De Zondag / Paul Cobbaert