L’avenir de la Belgique selon Jean Gol

Jules Gheude, essayiste politique (1)

 François Perin, avec le journaliste Pol Vandromme (à gauche) et Jean Gol

François Perin, avec le journaliste Pol Vandromme (à gauche) et Jean Gol

Le Centre d’Etudes du MR porte le nom de feu Jean Gol. Aussi me semble-t-il opportun de rappeler comment ce dernier envisageait vraiment l’avenir de la Belgique.

Remontons pour cela à l’année 1978. A ce moment, la Volksunie et le FDF viennent d’apposer leur signature au bas du Pacte d’Egmont, dans la coalition dirigée par le CVP Léo Tindemans. Le fait que le PRL (l’ancêtre du MR) soit alors dans l’opposition n’empêche pas le sénateur François Perin d’exprimer sa satisfaction à l’égard de cette avancée institutionnelle majeure.

La satisfaction sera cependant de courte durée. Le Premier ministre torpillera en effet le projet en allant remettre sa démission au Roi.

François Perin dénoncera avec virulence cet acte perfide qui n’avait finalement d’autre but, face aux remous que le Pacte suscitait au sein des démocrates-chrétiens flamands, que de renvoyer, nus devant leurs électorats respectifs, la VU et le FDF.

De son côté, François Perin s’était efforcé de réunir la « famille » libérale autour d’un projet institutionnel commun. Mais il s’était heurté à l’intransigeance farouche des libéraux flamands :

Pendant trois ans, je n’ai cessé de tenter cela, élaborant des documents avec un excès d’imagination que m’ont parfois reproché certains de mes amis. J’ai des dates, des rendez-vous annulés unilatéralement, sans motif. Lors d’une séance de rencontre, Vanderpoorten est venu, toujours aussi gentiment, muet comme une carpe, entrant à 9 heures et sortant à midi, sans piper un mot ! (…) Voyez aujourd’hui les amendements déposés au Sénat par Vanderpoorten. Tous plus ultra-flamingants les uns que les autres, en surenchère du CVP et de la Volksunie ! Et après ça, il viendra dire qu’il a foi en la nation. De quelle nation parle-t-il ? De la belge ? Mais il a contribué, comme les autres, à la faire disparaître !

Dans ses notes personnelles, François Perin nous livre aussi cette précision concernant une journée commune que PRL et PVV avaient projeté d’organiser le 16 mars 1980 :

Contre l’accord précédent, Bascour est imposé comme président au lieu de De Greef. En outre, De Clercq ne veut pas du drapeau belge, même assorti des drapeaux des deux communautés ! Les Anversois refusent de venir (Grootjans) ! La Belgique est bien morte !

Cette évolution a amené François Perin à démissionner spectaculairement du Sénat, le 26 mars 1980 :

Je ne parviens plus, en conscience à croire en l’avenir de notre Etat.

Pour François Perin, les choses sont claires : l’émergence d’une Nation flamande rend le démantèlement de la Belgique irréversible.

Le 9 mars 1983, il fait paraître dans « Pourquoi Pas ? » un article intitulé : « Et si les Flamands proclamaient leur indépendance ? » Vingt trois ans avant le fameux docu-fiction de la RTBF, il imagine ainsi le scénario « Bye bye Belgium »…

Alors vice-Premier ministre et ministre de la Justice, Jean Gol lui adresse le petit mot manuscrit suivant :

Je suis d’accord à 100% avec votre article du « Pourquoi Pas ? ». Mais le délai est sans doute un peu plus long ; je ne suis pas fonctionnellement en position d’exprimer publiquement mon accord. J’agis cependant chaque jour pour préparer cette échéance et une réponse francophone de survie digne, raisonnable et dans l’ordre.

Pour en avoir longuement discuté avec Jean Gol à l’époque, je peux attester que cette réponse passait par la France.

Dans son livre « Splendeur de la liberté » (Quorum, 1999), Paul-Henry Gendebien, ancien Délégué général de la Communauté française de Belgique à Paris de 1988 à 1996, rapporte un entretien qu’il eut avec Jean Gol, lors d’un séjour de ce dernier dans la capitale française :

Il m’avoua qu’il ne croyait plus à la nation belge ni même à l’Etat. Un long éloignement du pouvoir avait à nouveau aiguisé son esprit critique et surtout, il avait été ulcéré par les « avancées » du nationalisme chez les libéraux flamands, auxquels s’était d’ailleurs ralliée l’un des ailes marchantes de la Volksunie. Manifestement, le virus de la séparation avait atteint le libéralisme flamand. (…)

C’est alors qu’il ajouta, et ceci compta, ce que j’avais déjà deviné sans difficulté : à savoir que notre avenir, à nous autres Wallons et Bruxellois, serait français. Dans quelles circonstances, sous quelle forme, à quelle date ? Nul ne pouvait encore le conjecturer avec précision, sinon par une hardiesse excessive et prématurée.

Néanmoins, en manipulant soit par jeu soit par anticipation très consciente un certain nombre d’hypothèses, nous en arrivâmes bien vite à calculer le nombre de départements, de conseillers généraux et régionaux, de députés qui reviendraient à la Wallonie. Sa férocité se déchaîna quand nous évoquâmes ceux de ses amis politiques qu’il faudrait recaser à l’Assemblée nationale. « De toute manière, ajouta-t-il, ils seront ravis de porter l’écharpe tricolore, et quelques décorations feront le reste… » Nous évoquâmes aussi diverses formules d’association ou de réintégration dans la République, le précédent de l’Alsace-Lorraine n’étant pas sans intérêt.

Dans la semaine qui suivit, j’appris de bonne source que Jean Gol avait eu – ce jour-là et le lendemain – des rencontres qui n’étaient pas rien dans la politique française.

Le 18 septembre 1995, Jean Gol décède à Liège des suites d’une hémorragie cérébrale. Il n’avait que cinquante-trois ans.

Pour François Perin, le coup est rude à encaisser :

Il était, à mes yeux, le seul homme politique belge ayant l’envergure nécessaire pour avoir l’écoute de Paris en cas de dislocation de la Belgique. Là, ses liens privilégiés avec Chirac pouvaient s’avérer utiles. Et voilà que cette carte majeure me claque dans la main ! D’où le sentiment de tristesse mêlée de rage qui m’envahit et me fait craquer sans contrôle à la sortie du funérarium de Robermont.

Interrogé par le journal « Le Soir », le 20 septembre 1995, François Perin explique encore :

Gol était un esprit cultivé, convaincu que nous ne sommes rien sans la culture française. Une idéologie culturelle régionaliste wallonne, c’était pour lui le comble de la médiocrité. Dès 1979, le PRL a préconisé la fusion Communauté-Région pour ne pas abandonner Bruxelles. Je me souviens de sa terrible colère au bureau du parti quand André Damseaux et Jacqueline Mayence ont basculé en faveur de l’implantation de la capitale wallonne à Namur. « Il n’y a que deux capitales possibles », déclara-t-il. « Si ce n’est pas Bruxelles, j’en connais une autre autrement prestigieuse ». Il n’a pas prononcé le nom de Paris mais… Sur l’avenir de l’Etat belge, il était devenu pessimiste. Quand nous faisions de la politique ensemble, nous étions convaincus que nous mourrions belges. Ces derniers temps, il m’a dit qu’il en doutait.

(1) Dernier ouvrage paru : 
« François Perin – Une Plume / L’Oeuvre écrite », 
préface de Michel Hermans, 
Les Editions de la Province de Liège, 2015