Paul Magnette: «Je veux créer un modèle ‘mosan’ pour la Wallonie»

« Le Soir », 29 novembre 2014

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Le Ministre-Président wallon a répondu aux questions de Béatrice Delvaux, Jean-Pierre Jacqmin et Georges Lauwerijs.

Invité du Grand Oral La Première/Le Soir, le Ministre-Président wallon, Paul Magnette dit entendre le bruit de la rue lors des manifestations tournantes de ces derniers jours mais refuse que l’on compare la situation wallonne à celle du gouvernement fédéral. Il se dit ouvert à la discussion avec les partenaires sociaux à propos de la taxe outillage que son gouvernement met en place. Il souhaite d’ailleurs plus de concertation et veut réinventer le modèle économique et social de sa région. Par ailleurs, le socialiste wallon ne rit pas du tout de la métaphore de Jan Jambon sur les cahiers Atoma.

« On assiste à une dégradation de notre civilité politique »

Qu’il y ait ou non des accords secrets sur une nouvelle réforme de l’Etat, les propos tenus par Jan Jambon, faisant état de l’existence de cahiers Atoma dans lesquels auraient été consignés ces accords font bondir Paul Magnette. Le démenti de Charles Michel ne change rien.

C’est grave. Ça a peut-être l’air anodin, juste une petite blague du ministre de l’Intérieur tenue devant des étudiants et qui annonce qu’il enlève les drapeaux belges, qu’il se demande pourquoi il est ministre fédéral, etc. C’est grave parce que de deux choses l’une : ou bien c’est une maladresse et ce n’est pas très rassurant sur le professionnalisme du ministre censé assurer la sécurité du pays, ou bien c’est une provocation et ça n’est pas rassurant non plus sur l’état du climat démocratique dans lequel on est aujourd’hui. Dans les deux cas de figures c’est gave et ça participe surtout d’une espèce de climat délétère que la NV-A distille depuis les tout premiers jours à coups de petites provocations. Il y a eu les fameuses phrases de Monsieur Francken, les sorties de Jan Jambon sur la collaboration. et c’est toutes ces petites choses qui l’air de rien contribuent globalement à créer un climat vraiment détestable en Belgique. Mon inquiétude, c’est qu’on s’habitue parce que ce serait une forme de dégradation de notre civilité politique. Dans le même temps, on ressent une espèce de séries d’attaques systématiques contre les intellectuels. Il y a une forme de pression intellectuelle terrible 

Au gouvernement wallon, Paul Magnette répond en invitant les partenaires sociaux à s’engager dans la concertation.

Il faut être tout à fait clair. Les syndicats ne visent pas le gouvernement fédéral et le gouvernement régional de la continuer à défendre la Belgique, le fédéralisme, la sécurité sociale, toutes ces choses auxquelles on est attaché. 

Le confédéralisme semble en tout cas bien présent dans l’esprit du monde politique, y compris du côté francophone, puisque visiblement au MR certains proches de Didier Reynders tenteraient d’opérer un rapprochement avec le PS dans la perspective d’une nouvelle réforme de l’état. Ils comptent vous inviter, vous répondrez ?

Je n’ai reçu aucune invitation de ce genre. Je pense que c’est beaucoup plus des questions internes au MR de la part de gens qui sont en situation de malaise par rapport à la présence de leur parti au sein du gouvernement fédéral. C’est ça la vérité de ce genre de démarches. 

« On n’a pas encore vu 120.000 personnes dans les rues de Namur protester contre le gouvernement »

Interrogé sur les manifestations tournantes organisées par les syndicats et dirigées également contre la même manière.

On n’a pas encore vu 120.000 personnes, ni même 60 ou 50.000 personnes, manifester dans les rues de Namur . A propos de la concertation sociale, ce qui pose question dans ce gouvernement fédéral, c’est que sur toute une série de mesures sur lesquelles les représentants des travailleurs ont hurlé, le gouvernement n’a pas reculé. Le gouvernement fédéral donne le sentiment d’être aux ordres d’un clan (les patrons) et de ne pas écouter l’autre. Nous, dans notre cas, je l’ai dit, on discutera avec les deux parties. Il y a déjà de la concertation de notre côté, même si je suis prêt à reconnaître qu’il n’y en as pas assez. On a consulté les partenaires sociaux quand on était en position de formateur. On les a consultés après avoir choisi notre partenaire de majorité. On leur a demandé de faire des propositions sur des dossiers clefs tels que les titres-services ou les aides à l’emploi. Ensuite, ils sont revenus avec une série de propositions dont beaucoup nous ont inspirées.

« Le modèle social Wallon doit encore être inventé »

Les réformes fondamentales, nous voulons les faire en très étroite concertation, dans un vrai modèle social adapté à la Wallonie, que nous devons construire ensemble. Une sorte de modèle « mosan » comme il existe un modèle « rhénan ». Jusqu’à présent nous avions le Conseil Economique et Social de Wallonie qui est conçu sur un modèle classique de représentation des partenaires sociaux et qui remet des avis au gouvernement. Mais nous n’y avons pas l’intensité de travail en commun que l’on a, par exemple, au fédéral ou que l’on peut avoir dans le modèle « rhénan ». Ce que les analyses des pays les plus modernes, les plus efficaces, les plus innovants montrent, c’est que ce sont les pays où la concertation sociale est la plus forte. Je suis convaincu que l’association des partenaires sociaux aux décisions stratégiques d’un gouvernement, surtout un gouvernement qui travaille au redéploiement économique, est un gage d’efficacité et de modernité. Très concrètement, nous allons donc inviter les partenaires sociaux au gouvernement wallon le 11 décembre pour une réunion au cours de laquelle nous allons définir ensemble la manière de travailler. Nous y débattrons de dossiers importants comme « que fait-on des compétences qui nous sont transférées ? ». Il y a un milliard deux cents millions qui nous arrivent du fédéral : que fait-on avec ça pour mener une politique forte d’aide à l’emploi, dites-nous comment vous pensez que nous devons la faire ? S’ils viennent avec des avis convergents, on sera ravis de les suivre. S’ils viennent avec des avis divergents, le politique se mettra en position d’arbitrage. C’est tout cela qui est à construire. 

Sur la taxe outillage ? « Je ne suis pas doctrinaire. »

Il faut bien expliquer de quoi il s’agit. Il y a aujourd’hui une exemption sur certaines taxes, sur certains outillages, ce n’est pas une taxe sur n’importe quel outillage. Je rappelle que c’est une taxe qui rapportera zéro euro sous cette législature, elle n’est pas faite pour boucher les trous du budget wallon. Mais nous avons un problème croissant. Un Nombre toujours plus important de communes trouvent que ce n’est pas intéressant d’accueillir des entreprises sur leur territoire parce que toutes les taxes économiques locales ont été supprimées. 

Vous avez dit qu’elle était négociable, vous êtes prêts à la retirer ?

Je ne suis pas sourd, je ne suis pas doctrinaire. J’entends les organisations syndicales et patronales qui nous disent que la taxe, telle qu’elle a été conçue, pose problème et nous en avons discuté au sein du gouvernement. Nous sommes ouverts à des alternatives ».

On peut donc dire qu’elle est retirée ?

« Non, on dit simplement aujourd’hui qu’elle est inscrite parce que nous devons enregistrer l’outillage aujourd’hui, au cas où on la mettrait en vigueur telle quelle dans 5 ou 6 ans, très progressivement. Mais d’ici là, on peut discuter des modalités. Mais je le répète, comme elle ne produit pas d’effets avant 2020, il n’y a aucun effet économique négatif pour le moment et on peut discuter des modalités. 

Vous vous dites tellement ouvert à la concertation sociale, vous entendez les syndicats et les patrons qui vous disent « retirez-la », vous ne pourriez pas déjà faire ce geste maintenant ?

La concertation sociale ce n’est pas non plus, chaque fois que l’un ou l’autre dit qu’il n’est pas d’accord, de dire : « ok, on ne le fait pas ». Sinon, nous ne ferions plus rien. Malheureusement, souvent un gouvernement est amené à prendre des décisions dont les syndicats ou les patrons ne veulent pas. On leur demande (aux partenaires sociaux) de s’entendre sur des propositions positives, pas seulement pour supprimer des choses !