La furie syndicale ou le retour du catoblépas

2014-10-29_192314

La Wallonie ne s’est jamais remise de la grande grève de l’hiver 1960-1961. Celle-ci causa d’énormes dégâts en pure perte, puisque la « loi unique », qu’elle était censée contrer, fut adoptée par le Parlement le 13 janvier 1961.

Le projet de loi, déposé à la Chambre le 4 novembre 1960 et présenté comme un bloc indivisible et quasi inamendable, contenait une série de mesures frappant pratiquement toutes les classes de la société. Il s’agissait, pour le gouvernement Eyskens  (social chrétien – libéral) de procéder à un assainissement drastique des secteurs financiers et sociaux. Le Premier ministre évoquait « les dépenses provoquées par les événements africains », mais, en fait, la crise financière résultait de dix ans d’imprévoyance et de stagnation.

Voilà qui n’est pas sans rappeler la situation que nous vivons aujourd’hui. On assiste, en effet, à un tir de barrage syndical contre le programme de redressement économique défendu par la coalition « suédoise » de Charles Michel.

Le surendettement que connaissent la plupart des pays européens est un fléau qui s’est fait douloureusement ressentir lors de la crise mondiale de 2008. Aujourd’hui, pour ne pas mettre en péril le mécanisme de l’unification européenne, il importe donc que les partenaires prennent les mesures nécessaires, conformes à l’esprit des Traités. Sous l’ère du Chancelier allemand social-démocrate Gerhard Schröder (2002-2005), l’Allemagne a fait, comme on le sait, les efforts nécessaires pour remettre le pays sur les rails et assurer la croissance. Elle attend aujourd’hui de ses partenaires la même gestion rigoureuse.

Avec une dette de 400 milliards d’euros, qui représente 104,5% du PIB, la Belgique doit impérativement corriger le tir. Non seulement, elle figure parmi les pays fondateurs de l’Union européenne, mais elle abrite le siège des institutions européennes.

Nous ne sommes pas de ceux qui s’acharnent à accabler l’Union européenne de tous les maux. L’idéal poursuivi par les pères de l’Europe nous paraît, en effet, essentiel, non seulement pour assurer la paix mais aussi pour pouvoir faire face aux multiples questions que pose le contexte de la mondialisation. Nous pensons donc que tout doit être mis en œuvre pour le préserver.

Le  programme de la « suédoise »  souligne la volonté d’associer les partenaires sociaux, mais les discours agressifs des leaders syndicaux  semblent avoir déjà miné toute tentative de concertation.

L’attitude intraitable des Marc Goblet et consorts nous rappelle le sort du catoblépas, cet animal légendaire à long cou grêle, dont la lourde tête traînait à terre et qui n’avait d’autre choix que de brouter ses propres pattes. Une chose est de vouloir maintenir intacts les droits acquis, une autre chose est de disposer de débiteurs solvables.

En créant le Mouvement Populaire Wallon en 1961, le syndicaliste liégeois André Renard nourrissait l’ambition d’imposer le fédéralisme et des réformes de structures afin de donner un souffle nouveau à la Wallonie. Sa mort prématurée, en 1963, ne permit pas d’atteindre l’objectif fixé. Le parti socialiste préféra la stagnation au changement. Dans l’opposition en 1974, il boycotta la mise en route de la régionalisation préparatoire et pratiqua, deux ans durant, la politique de la chaise vide au Conseil régional wallon. Ce ne fut qu’à la mi-1976 qu’il s’engagea résolument dans la voie fédérale.

Il fallut attendre 1980 pour que la régionalisation définitive intervienne au niveau de la Flandre et de la Wallonie. Bruxelles dut patienter jusqu’en 1988.

Contrairement au Sud, le Nord a su rapidement profiter des compétences de plus en plus étendues qui lui étaient octroyées. Une gestion rigoureuse et efficace l’a ainsi amené à figurer parmi les régions d’Europe les plus dynamiques et performantes. Nonobstant la crise mondiale de 2008, le gouvernement flamand est aujourd’hui en mesure d’afficher, pour la cinquième année consécutive, un budget en équilibre.

Marquée à gauche, la Wallonie continue à stagner, ainsi que le confirme le « Point conjoncturel » d’octobre de l’Union wallonne des Entreprises. La nouvelle coalition PS – CDH n’incite manifestement pas le monde entrepreneurial à investir. Or, sans investissements, pas d’emplois nouveaux et donc pas de croissance. Et l’on peut s’attendre au pire si les semaines à venir connaissent l’agitation syndicale.

Bart de Wever a largement gagné son pari : il est parvenu à écarter la mouvance socialiste à Anvers, en Flandre et à l’échelon fédéral.

En Wallonie, le PS a cru lui jouer un mauvais tour en s’associant d’emblée au CDH et en laissant les libéraux réformateurs  (pourtant les seuls à avoir progressé) sur la touche. Mais sera finalement pris qui croyait prendre. Car en ne parvenant pas à réduire le fossé économique avec la Flandre et en organisant la chienlit au fédéral, le PS ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des nationalistes flamands. Pour le dire autrement, il sape les fondements mêmes de cette Belgique à laquelle il se dit si attaché.

Si le gouvernement Michel devait connaître une fin prématurée, on imagine aisément l’impasse dans laquelle serait plongé l’Etat. Le documentaire « Bye bye Belgium » de la RTBF passerait ainsi de la fiction à la réalité.

La Nation flamande prendrait enfin son essor en tant qu’Etat souverain et… prospère. Le contexte économico-financier amènerait très vite les ultra-régionalistes wallons à sortir de leur rêve d’indépendance et à suivre la voie de la raison, c’est-à-dire celle d’un statut d’union-intégration à la France (moyennant, bien entendu, un double référendum). Bruxelles, si elle le souhaite, pourrait bénéficier d’un même statut, à moins qu’elle ne préfère opter pour celui de Cité-Etat.

L’erreur diplomatique de 1830 (l’ « accident de l’histoire », pour reprendre la formule d’Yves Leterme) serait ainsi réparée. C’en serait fini de ces interminables et paralysantes chamailles communautaires !

Jules Gheude