De l’Ecosse à la Flandre

Nous reproduisons ici la version intégrale de la tribune de Jules Gheude, que «L’Echo» du 23 septembre 2014 a publiée sous une forme quelque peu raccourcie.

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Jules Gheude, essayiste politique (1)

 (http://www.lecho.be/agora/analyse/De_l_Ecosse_a_la_Flandre.9547859-2338.art)

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L’organisation du référendum écossais sur l’indépendance a donné lieu à des comparaisons avec ce qui se passe en Catalogne et en Flandre.

Les situations, d’une région à l’autre, sont cependant bien différentes. De même, le système fédéral présente de multiples variantes et est appliqué dans des pays présentant, chacun, des évolutions historiques distinctes.

Au 16ème siècle, la population flamande est répartie sur le comté de Flandre et le duché de Brabant, tous deux placés sous la couronne lointaine de Philippe II d’Espagne.

Celui-ci entend ramener dans le giron de l’Eglise catholique ses territoires « d’en haut » (non seulement la Flandre et le Brabant, mais aussi la Zélande, la Hollande, …), largement acquis à la réforme calviniste et qui se sont soulevés contre son autorité. La répression sera cruelle. On connaît ces mots du duc d’Albe : Il vaut infiniment mieux conserver par la guerre pour Dieu et pour le Roi un royaume appauvri et même ruiné que, sans la guerre, l’avoir entier pour le démon et les hérétiques, ses sectateurs.

Siège des Etats généraux des révoltés, Anvers tombera en 1582. Ruiné par le désastre de l’Invincible Armada, expédition dirigée contre Elisabeth Ire d’Angleterre, Philippe II dut finalement renoncer à la reconquête de ses provinces au nord d’Anvers, lesquelles purent s’ériger en « Provinces-Unies », préfiguration des Pays-Bas actuels.

Les persécutions religieuses auront donc arraché les Flamands à leur destin naturel. Anvers aurait pu devenir la capitale des Pays-Bas. Tandis que la langue néerlandaise va pouvoir s’épanouir dans les Provinces-Unies, grâce à la traduction de la Bible, la Flandre, poursuivie par la redoutable Inquisition, se morcelle en patois locaux.

La formation des Etats n’a rien de glorieux. Elle n’émane pas de la volonté des populations mais résulte de conflits sanglants et de mariages princiers. Dans « L’Oeuvre au noir », Marguerite Yourcenar a cette phrase magnifique : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la terrasse se disputent les plats.

On peut parler de « Nations » lorsqu’au fil du temps, un sentiment d’appartenance collective finit par souder les populations concernées. C’est le fameux plébiscite de tous les jours, dont parlait Ernest Renan et qui, dans certains pays de l’Union européenne, est aujourd’hui écorné par l’affirmation du sentiment identitaire de diverses régions. Il y a deux ans, le Parlement flamand a adopté, à l’unanimité de ses membres, cette « Charte pour la Flandre », dont le préambule parle expressément de « nation ». On est ici clairement vlaamsvoelend, avant d’être démocrate-chrétien, libéral ou socialiste.

Dans une récente tribune de l’hebdomadaire « Knack », Ludo Abicht, philosophe flamand et membre du Gravensteengroep, explique que l’on peut tout à fait être de gauche et flamingant.

La « nation flamande » est née d’une longue lutte d’émancipation à tous les niveaux : linguistique, culturel, social et politique.  Rien de régressif ni de conservateur dans tous ces efforts visant à s’affranchir d’un cadre étatique mal ficelé, à rectifier les bévues de ce que l’ancien Premier ministre Yves Leterme a qualifié d’accident de l’histoire.

Lors de sa dernière conférence de presse, le président français François Hollande n’a pas été bien inspiré en suggérant qu’avec la N-VA, premier parti de Flandre avec plus de 32%, l’extrême droite était également présente en Belgique, d’une autre façon.

Si la formation de Bart De Wever n’était pas démocratique, respectueuse des institutions, Yves Leterme ne l’aurait pas associée en cartel au CD&V en 2004 et les démocrates-chrétiens n’auraient pas choisi de gérer avec elle la Flandre pour la seconde fois consécutive ni de s’embarquer avec elle dans les négociations pour la constitution d’une coalition fédérale « suédoise ».

La vérité, c’est que, comme l’a souligné récemment l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck, la relation entre le nationalisme et la démocratie-chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

Le président Hollande a-t-il oublié qu’en 2011, la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française a chargé deux de ses membres, l’un de la majorité, l’autre de l’opposition, de se rendre en Belgique afin de s’informer de la situation intérieure du pays ? Adopté le 15 février 2012, le rapport des intéressés constate que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rend sa viabilité de moins en moins probable. La France n’ignore donc pas qu’un phénomène de balkanisation est en train de se dessiner à sa frontière nord.

A l’occasion des Fêtes de Wallonie, André Antoine, le nouveau président du Parlement wallon, a insisté sur le respect de la loyauté fédérale.

Mais, pour la Flandre, le fédéralisme a depuis longtemps atteint ses limites, pour reprendre une autre expression d’Yves Leterme. Dès le début des années 1990, le ministre-président flamand CD&V Luc Van den Brande prônait ce confédéralisme en faveur duquel le Parlement flamand s’est nettement prononcé en 1999 (les fameuses résolutions snobées à l’époque par les responsables francophones !).

La stratégie de la Flandre, nous l’avons souvent écrit, n’est pas celle de la révolution violente. Il s’agit d’atteindre l’objectif final – l’indépendance –  stap voor stap, pas à pas.2014-09-23_215003

Le jour où le Parlement flamand sera constitué d’une majorité absolue de représentants nationalistes, qui pourrait l’empêcher, fort de sa légitimité démocratique, de proclamer l’indépendance de la Flandre ?

Une Flandre qui serait prospère – création de 20.248 PME au cours du premier semestre 2014 (+ 2,14%) contre 9.859 en 2013-06-14_192313Wallonie (- 11,2%) -, ouverte sur le monde, et n’aurait aucune peine à se faire reconnaître sur le plan européen et international. Nous sommes prêts à en faire le pari.

 (1) Dernier livre paru : « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique », préface de François Perin, Mon Petit Editeur, 2013. A sortir prochainement : « François Perin – L’œuvre écrite ».