Francis Delpérée, Anne Demelenne et les autres…

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Ce 25 août, il y aura trois mois que les électeurs belges se sont rendus aux urnes pour indiquer comment ils concevaient la gestion de l’Etat central et des entités fédérées au cours des cinq prochaines années.

PS et CDH se sont aussitôt engagés pour assurer la gouvernance de la Wallonie, écartant ainsi, sans la moindre négociation, le partenaire réformateur, qui était pourtant le seul à avoir progressé.

La décision ne calque donc ici pas la volonté populaire, mais découle directement des effets pervers de l’oligarchie partisane.

En Flandre, le fait que la N-VA et le CD&V aient choisi de s’allier avec l’Open VLD reflète parfaitement le souhait émis par l’électorat : celui d’une gestion de centre-droit.

Cela étant, le fait que les Régions soient déjà en état de fonctionner, a de quoi rassurer En effet, si, dans un avenir plus ou moins proche, la formation d’un gouvernement fédéral devait s’avérer impossible, l’implosion du pays ne se ferait pas dans le chaos.

Au moment où nous écrivons ces lignes, les coformateurs Charles Michel (MR) et Kris Peeters (CD&V) tentent de mettre sur pied une coalition « suédoise » de centre-droit. Et le sénateur Francis Delpérée de stigmatiser une telle formule qui n’intègre, du côté francophone, que le seul MR.

Lui qui se plaît à souligner ce déséquilibre, s’est-il offusqué de ce que la Flandre se trouvait minorisée au sein du gouvernement Di Rupo ? N’a-t-il pas également utilisé un qualificatif inconvenant pour désigner la N-VA, dont tous les politologues flamands reconnaissent pourtant qu’elle s’inscrit dans un processus tout à fait démocratique ? N’a-t-il pas enfin applaudi lorsque son président de parti, Benoît Lutgen, s’est empressé de décliner l’invitation de l’informateur Bart De Wever, sans même prendre la peine de discuter la note de ce dernier, qui ne comportait pourtant aucun élément de nature communautaire ?

M. Delpérée est aussi celui qui qualifia un jour le confédéralisme de « fédéralisme des cons ». Le parfait démocrate qu’il se prétend être, refuse donc de prendre en considération l’évolution qui se dessine au Nord du pays depuis le début des années 90, lorsque le ministre-président flamand  de l’époque, le CVP Luc Van den Brande, lança son idée confédéraliste. Idée qui fut adoptée, en 1999, par le Parlement flamand sous la forme des résolutions que l’on sait : création de deux Etats, Flandre et Wallonie, et cogestion de Bruxelles.

M. Delpérée a-t-il oublié que « sa » famille politique fut la première formation dite traditionnelle à se scinder au lendemain de l’affaire de Louvain, en 1968 ? Ignore-t-il ces propos tenus en 2007 par Wouter Beke, l’actuel président du CD&V : « Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend ? (…) Les Wallons ne tiennent à la Belgique que pour l’argent. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, ils n’auront d’autre choix que l’indépendance. » ?

M. Delpérée ne se rappelle-t-il pas le cartel CD&V/N-VA, porté sur les fonts baptismaux par l’ancien Premier ministre démocrate-chrétien Yves Leterme, en 2004 ? Un cartel que l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck n’exclut pas de voir renaître un jour, car, précise-t-il, « la relation entre le nationalisme et la démocratie-chrétienne fait partie de l’ADN flamand ».

Le fait que son parti apparaisse comme « scotché » au PS ne semble pas perturber M. Delpérée. N’a-t-il vraiment pas conscience que toutes ces années de ministre-présidence socialiste ininterrompue ont mené la Région wallonne à la situation extrêmement précaire qu’elle connaît aujourd’hui : une hypertrophie politico-administrative, un taux de chômage de 16% et une dette de plus de 11 milliards d’euros ?  Il devrait savoir qu’en démocratie, le principe de l’alternance ne peut être que sain et salutaire. Car c’est bien la manière de gérer la Wallonie depuis des décennies qui a amené la Flandre à se montrer méfiante et à remettre en cause le principe de la solidarité !

Le CDH dit tenir par-dessus tout à la Belgique. S’il avait accepté la proposition de Bart De Wever, il aurait permis la mise sur pied rapide d’un gouvernement soucieux d’engager le pays dans une politique rigoureuse de redressement. Une politique s’attelant enfin à réduire une dette de 400 milliards d’euros, qui excède le PIB.

Comment peut-on espérer retrouver la croissance sans réduction drastique des dépenses publiques et sans prendre les mesures appropriées qui redonneront confiance aux petites et moyennes entreprises pour investir et, partant, créer de l’emploi ?

La thérapie ne sera certes pas indolore. Il en va ainsi chaque fois que l’on tarde à s’attaquer à un mal profond.

Il est vrai que pour la gauche, « patron » rimera toujours avec « poltron ». L’avertissement que vient d’adresser Anne Demelenne aux négociateurs de la « suédoise » est clair : « On sera dans un enfer social et comme d’habitude, la FGTB jouera son rôle de contre-pouvoir. »  En 1980, à l’occasion de sa démission de la fonction sénatoriale, François Perin avait pointé du doigt ces « groupes syndicaux de toutes natures, intraitables et égoïstes, irresponsables, négativistes et destructeurs finalement de toute capacité de l’Etat de réformer quoi que ce soir en profondeur ».Certes, chacun est libre d’adopter l’attitude du serpent qui se mord la queue. Mais de là à brandir la menace de la rue quand on ne tire pas sa légitimité du suffrage universel et qu’on ne dispose pas de la responsabilité juridique ! Et le CDH ne pourra que se montrer solidaire de ce mouvement suicidaire.

Mais il est un autre mal belge, lui aussi incurable et irréversible : la Flandre est devenue une Nation. Une majorité démocratique finira bien par l’amener à larguer les amarres pour s’ériger en Etat souverain. Ce jour-là, le docteur Delpérée ne pourra que reconnaître son impuissance. Et que représentera encore alors le CDH sur l’échiquier politique ?

(1) Dernier livre paru « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique », préface de François Perin, Mon petit Editeur, 2013.