Francophones, arrêtez votre combat d’arrière-garde

Une opinion de Jules Gheude, Essayiste politique. Son dernier livre paru: « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique », préface de François Perin, Mon Petit Editeur, 2013.

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Pour la Flandre, le stade fédéral est dépassé depuis longtemps. Ceux qui réfléchissent à l’avenir « post-belge » ne méritent pas d’être systématiquement tournés en dérision.

Réagissant, sans la citer nommément – « Déjà, des essayistes annoncent les dernières heures de la Belgique » -, à ma tribune « La Belgique en voie d’évaporation » parue dans « L’Express » du 9 juillet, l’éditorialiste de « La Libre Belgique » écrit dans son édito du 11 juillet : « La Belgique n’est pas morte. Mais elle n’est peut-être pas éternelle. Elle exige respect et loyauté. » Et de prôner « un fédéralisme adulte et stabilisé ».

C’est pour aboutir à ce fédéralisme que je me suis engagé au Rassemblement wallon (RW), à une époque où le PSC voyait dans les fédéralistes de « dangereux fossoyeurs de l’Etat ». Le parti social-chrétien venait pourtant de se scinder en deux ailes linguistiques, après que le bouillant député CVP Jan Verroken eut fait chuter le gouvernement de Paul Vanden Boeynants sur le « Walen buiten ». Il ne fallut pas longtemps pour constater que « l’Etat unitaire était dépassé par les faits » et que « les Communautés et les Régions devaient prendre leur place dans des structures rénovées de l’Etat ».

Membre du cabinet de François Perin, ministre de la Réforme des Institutions de 1974 à 1976, j’ai vu avec quelle loyauté ce dernier a mis sur pied la régionalisation préparatoire, que le parti socialiste s’empressa de boycotter.

Il y eut alors le Pacte d’Egmont, en 1978, torpillé perfidement par le Premier ministre CVP Léo Tindemans, après que la Volksunie et le FDF, l’eau et le feu, se furent mis d’accord au départ de concessions réciproques importantes.

Vinrent ensuite les lois d’août 1980 instaurant la régionalisation définitive (sauf pour Bruxelles, qui dut attendre jusqu’en 1988). Mais le nouvel édifice institutionnel s’avéra vite fragile. Le 6 mars 1981, « Le Soir » titrait : « Les francophones à 70 % pour l’entraide que 55 % des Flamands refusent. » L’acier wallon était entré en crise et, pour le syndicat chrétien flamand, chaque Région devait « demeurer financièrement responsable de ses propres canards boîteux. Geen Vlaamse centen meer voor het Waalse staal ! » Et le député CVP Luc Van den Brande de déposer une proposition de loi visant à régionaliser les dernières branches de l’économie relevant encore de l’Etat central.

Cette évolution, ainsi que l’intransigeance communautaire affichée par les libéraux flamands « en surenchère du CVP et de la Volksunie », amena François Perin à démissionner du Sénat, le 26 mai 1980. Pour lui, la chose était entendue : le mal belge, causé en premier lieu par le nationalisme flamand, était « incurable et irréversible » : « Dans ce pays, il n’existe plus de nation. »

Devenu ministre-président flamand, le CVP Luc Van den Brande lança en 1993 l’idée d’une Belgique confédérale, précisant : « Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. »

Il est clair que dès cet instant, la Flandre avait enterré le schéma fédéral. Six ans plus tard, le Parlement flamand votera les fameuses résolutions d’inspiration nettement confédéraliste : un Etat central dépiauté, avec, en outre, la cogestion de Bruxelles. Nous sommes alors en 1999 et la N-VA n’existe pas !

En 2002, alors qu’il présidait les libéraux flamands, Karel De Gucht déclara : « La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre. »

Dans son édito, l’éditorialiste de « La Libre Belgique » parle de « fédéralisme adulte et stabilisé ». Comment ne pas comprendre que pour la Flandre, le stade fédéral est dépassé depuis longtemps ? « Le fédéralisme a atteint ses limites », pour reprendre l’expression de l’ancien Premier ministre CD&V Yves Leterme, celui-là même qui portera le cartel CD&V/N-VA sur les fonts baptismaux en 2004.

La « révolution copernicienne », que souhaite le ministre-président flamand CD&V Kris Peeters, c’est le schéma confédéral. En 2007, l’actuel président des démocrates-chrétiens flamands, Wouter Beke, déclarait : « Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. » L’encre de la sixième réforme de l’Etat n’était d’ailleurs pas encore sèche qu’il s’empressait de préciser qu’elle ne serait pas la dernière.

Il ne sert à rien de faire l’autruche. La vérité, c’est que la Flandre est devenue une nation, comme le confirme le préambule de la « Charte pour la Flandre », adoptée il y a deux ans par un Parlement flamand unanime. Et comme le constatait, avec sa lucidité coutumière, François Perin : « Il n’y a pas de place, dans ce petit pays, pour deux nations : la belge, si tant est qu’elle ait jamais existé, et la flamande. »

« Moribonde ? Non. Eternelle ? » L’emploi que l’éditorialiste de « La Libre Belgique » fait du point d’interrogation est judicieux. Souvenons-nous de cette interview accordée en 2006 par le CD&V Yves Leterme, alors ministre-président flamand, au journal « Libération » : « La Belgique est un accident de l’histoire. » L’Histoire, on le sait, répare souvent les erreurs qu’elle commet.

Le fait que la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française ait jugé opportun, en 2011, de charger deux de ses membres, l’un de la majorité, l’autre de l’opposition, de se rendre en Belgique afin de s’informer sur la situation intérieure du pays, est tout à fait significatif. Adopté le 15 février 2012, le rapport des intéressés constate que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables – « deux démocraties », dit aujourd’hui Bart De Wever – rend son existence de moins en moins probable.

Voilà qui rejoint le constat porté en 2009 par José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du journal « Le Monde » à Bruxelles : « Le nationalisme flamand gagne imperceptiblement du terrain, comme le sable qui pénètre dans une maison en dépit des fenêtres et des portes fermées. […] Rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance. » Et d’ajouter que ce ne serait pas l’apocalypse. Au contraire : « Quel bonheur ! » Terminées les « chicaneries interminables, […] cette obligation paralysante et coûteuse de peser au trébuchet et équilibrer tous les investissements ». (1)

Diaboliser la N-VA ne sert à rien. Comme l’a bien formulé l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck, « la relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est inscrite dans l’ADN flamand ». Dans un tel contexte, les combats d’arrière-garde francophones apparaissent proprement illusoires.

Ceux qui réfléchissent à l’avenir « post-belge » ne méritent pas d’être systématiquement tournés en dérision. Rien n’est pire, en politique, que de se retrouver, à un moment donné, contraint de réagir dans l’urgence et la précipitation. Feu Xavier Mabille, le président du CRISP, dont personne, je pense, ne songerait à nier la sagesse du jugement, avait écrit en 2007 à propos de l’hypothèse de la scission de la Belgique :« Hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure. »

(1) José-Alain Fralon, « La Belgique est morte. Vive la Belgique ! », Fayard, 2009.

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