La Flandre est loin d’avoir dit son dernier mot !

Jules Gheude, essayiste politique (1)

2014-05-14_203047

Bart De Wever, dont le parti est crédité de plus de 32%, vient de préciser comment il envisage les choses au lendemain du scrutin du 25 mai : les régions s’empressent de former leurs gouvernements, à charge pour ceux-ci de se prononcer ensuite sur la manière dont ils envisagent la constitution du gouvernement fédéral.

Sur l’échiquier économique, la Flandre se situe clairement à droite, option partagée par le CD&V, l’Open VLD et la N-VA. On imagine dès lors difficilement que cette dernière puisse être reléguée dans l’opposition, d’autant qu’elle a pu démontrer ses capacités de gestion.

Par ailleurs, la Flandre n’a nullement l’intention de prolonger sa condition minoritaire au sein du gouvernement fédéral, même si le ministre bruxellois Open VLD Guy Vanhengel laisse entendre qu’il s’agit là d’un problème mineur.

En ayant clairement manifesté  leur volonté de ne pas s’allier à la N-VA, les partis francophones ont créé eux-mêmes les conditions du blocage qui peut survenir dès le 26 mai. Le président du FDF, Olivier Maingain, a carrément parlé de « cordon sanitaire », allant même jusqu’à mettre en doute le caractère démocratique du parti de De Wever. Une attitude proprement irresponsable, que je ne peux en aucun cas cautionner.

Lors de l’émission télévisée « Schild en Vriend », Wouter Beke, le président du CD&V, s’est présenté sous son vrai visage : Oui, je suis un flamingant. La Flandre est mon biotope naturel. La réforme de l’Etat connaîtra d’autres épisodes.

Croire que la prochaine législature pourra faire l’impasse sur le communautaire relève d’une épaisse naïveté. Il suffit de voir l’ampleur prise par le dossier du survol de Bruxelles, ainsi que l’envoi, par la commune à facilités de Linkebeek, des convocations électorales dans la langue des administrés, en dépit de l’annulation de la décision du conseil communal par le ministre flamand des Affaires intérieures, Geert Bourgeois. Quand on sait que le bourgmestre (non nommé) Damien Thiéry est passé au MR, parti qui est convaincu de l’établissement de la paix communautaire dans la périphérie après avoir voté la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde…

Pour en revenir à Wouter Beke, dont le président du MR, Charles Michel, mise sur la bonne foi, il rejoint tout à fait Bart Somers, l’ancien président de l’Open VLD, qui, dans une interview accordée au « Soir », le 2 septembre 2006, déclarait : Dans ma génération politique, nous donnons priorité aux intérêts régionaux flamands. (…) Nous n’accepterons plus que notre croissance et notre emploi soient freinés parce que la Wallonie ne veut pas rencontrer nos demandes.

Non, le fil nationaliste ne traverse pas que la seule N-VA, comme l’a d’ailleurs bien souligné l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck : La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

C’est cette réalité que les responsables francophones se refusent à admettre. Pour eux, il est hors de question de mettre le doigt dans le schéma confédéraliste, revendiqué pourtant par une majorité du Parlement flamand en… 1999 ! C’est la révolution copernicienne dont parlait le ministre-président Kris Peeters. C’est également le sens des propos tenus par Wouter Beke au journal québécois « Le Devoir », le 22 septembre 2007 : Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. (…) Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance.

La 6ème réforme de l’Etat, qui doit encore entrer en application, est loin d’avoir répondu aux attentes du Nord. Certes, au cours de la prochaine législature, la Constitution ne pourra être modifiée que dans des limites très strictes. Le fameux article 195, qui définit la procédure de révision de la Constitution et auquel la N-VA souhaitait toucher, ne figure en effet pas dans la liste des articles révisables.

Mais tout constitutionnaliste nous dira aussi que bien des choses peuvent être réalisées au départ des lois spéciales et que le pays n’est nullement à l’abri de gros chambardements, notamment au niveau de la sécurité sociale.

La Flandre est loin d’avoir dit son dernier mot. Rappelons-nous cette déclaration de Karel De Gucht, en 2002, alors qu’il présidait les libéraux flamands : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre. Il est inadmissible que la Flandre paie davantage pour les soins de santé et reçoive moins en retour de la Wallonie.

Il suffit d’avoir suivi le « duel » télévisé Magnette – De Wever de ce 13 mai pour réaliser le fossé infranchissable entre le Nord et le Sud. Ce sont bien deux mondes différents qui s’affrontent.

En France, le président François Hollande a compris, après deux années de tâtonnements infructueux, qu’il importait d’adopter une stratégie différente. Celle qui a permis à l’Allemagne, notamment, de se redresser de manière significative et qui rejoint les options prônées par Bart De Wever. Pourquoi Paul Magnette ne s’engage-t-il pas, lui aussi, dans cette voie sociale-démocrate qui a fait ses preuves ? Ce n’est pas l’Etat qui crée de l’emploi, mais bien les petites et moyennes entreprises, qu’il convient d’encourager au maximum, en allégeant notamment les charges qui pèsent sur elles. Le Premier ministre français Manuel Valls vient lui-même de l’avouer : Trop d’impôt tue l’impôt. Et sans réduction drastique des dépenses publiques, point de salut ! Il n’y a pas trente-six solutions pour retrouver la croissance. Le courage politique, aujourd’hui, impose de faire preuve de rigueur.

Comme vient de la révéler un sondage de l’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique), le Wallon reste attaché à la démocratie et au système parlementaire. Mais il se dit insatisfait par les partis politiques. On peut le comprendre. Rarement une campagne électorale n’aura été aussi déplorable !

(1) Dernier ouvrage paru : « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique », préface de François Perin, Mon Petit Editeur, 2013.