Vous avez dit «unité de la famille libérale» ?

Jules Gheude, essayiste politique (1)

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La présidente de l’Open VLD, Gwendolyn Rutten, et la ministre Maggie De Block étaient présentes à Jodoigne pour la traditionnelle journée du 1er mai du MR. Question de souligner, à la veille des élections du 25 mai, «l’unité de la famille libérale ».

Un rappel historique me paraît ici indispensable.

Le 7 février 1968, le gouvernement social-chrétien/libéral de Paul Vanden Boeynants tombe sur l’affaire de Louvain, suite à l’interpellation du démocrate-chrétien flamand Jan Verroken. Dans « La Wallonie », Joseph Coppée écrit : Dans les circonstances actuelles, la Belgique est ingouvernable. Nous le répétons depuis des années : tout démontre qu’un fossé sépare les deux Communautés du pays.

Conçu, comme les autres partis, sur une base unitaire, le parti catholique ne résistera pas au « Walen buiten ». Il se scindera en deux ailes linguistiques. Le parti libéral et le parti socialiste connaîtront la même évolution, respectivement en 1972 et 1978.

Les divergences communautaires l’ont ainsi emporté sur les convergences économiques et sociales. On est bien loin aujourd’hui du « Mon parti, c’est mon pays », qui figurait sur les affiches du parti libéral pour les élections du 31 mars 1968.

Dans le lent processus de transformation de la Belgique unitaire en un Etat fédéral, force est de constater que les libéraux flamands n’ont pas été en reste pour ce qui concerne la défense ferme des intérêts du Nord.

En 1978, le Premier ministre CVP Léo Tindemans saborde le Pacte d’Egmont sur lequel la Volksunie et le FDF – l’eau et le feu – avaient apposé leur signature au départ de concessions réciproques appréciables. Stratégie d’une implacable perfidie, visant à discréditer les deux partenaires aux yeux de leurs électorats respectifs.

Alors sénateur PRL, François Perin va s’efforcer de rassembler libéraux flamands et francophones autour d’un projet institutionnel commun. La lecture de ses notes personnelles est éclairante :

Un curieux dîner libéral eut lieu à Lierre, chez Vanderpoorten, le 13 octobre 1978. (…) Vanderpoorten affirma qu’il ne concevait pas de concéder quoi que ce soit aux Bruxellois. (…) Le ton monta et des propos aigres et pessimistes furent tenus sur la viabilité de la Belgique. (…)Le 14 novembre, la veille de la dissolution des Chambres, j’avais demandé à Vanderpoorten de me revoir sur un premier schéma de solution pour Bruxelles et les arrondissements de Hal-Vilvorde-Bruxelles-Nivelles que je lui avais soumis à la rentrée des Chambres. Il ne me donna aucun signe de vie. Un rendez-vous fixé le 5 décembre avec De Clercq et Vanderpoorten fut annulé au dernier moment par eux. Je revins à la charge en vain après les élections du 17 décembre 1978.

Me souvenant du désir exprimé par le Roi, je demandai à voir VdB par lettre du 19 décembre 1978. Il me reçut quelques jours après et parut convaincu, mais courant par la suite après le FDF, il ne put évidemment rien en faire. J’expédiai ma note au chef de Cabinet du Roi le 22 décembre. Je l’expédiai aussi à Willy De Clercq. Il fallut une interview que je donnai le 15 février 1979 à « Het Laatste Nieuws » et à « La Meuse » pour qu’il se décidât à m’écrire le 16 février.

Il y eut deux réunions, le 28 février et le 8 mars 1979. J’étais délégué officiellement par le bureau du PRLW avec Michel Toussaint et Louis Olivier. Vanderpoorten n’y fit qu’une brève apparition sans vraiment participer aux travaux. Seule Madame Herman-Michielsens, accompagnée d’une fonctionnaire, Madame Neyts, membre du Cabinet du vice-gouverneur du Brabant, participa aux travaux. Je me fis accompagner la deuxième fois par Philippe Monfils. Une rédaction complète d’un éventuel accord fut expédiée à Madame Herman-Michielsens le 20 mars.

Henrion m’apprit au comité permanent du PRLW du 22 mars que De Clercq ne rêvait que d’un gouvernement PSC-CVP-PVV-PRL en connivence avec Tindemans. Avec colère, je lâchai, devant le comité permanent, tout sur mes tentatives vaines avec le PVV.

François Perin relate également ce dîner qui eut lieu, le 18 décembre 1978, chez le comte Boël : Ni De Clercq ni Vanderporten ne firent le moindre signe de concession quelconque.

Ceci encore :

Rencontre avec Omer Vanaudenhove, à l’initiative de Charles Poswick, chez la tante de ce dernier dans le Limbourg (j’ai oublié le lieu et la date). Jean Gol est présent. Même chanson : il faut un projet commun des libéraux. Nous lui conseillons de voir les dirigeants du PVV. Nous connaissons la réponse d’avance : des paroles aimables, un oui de principe et puis aucune suite !

Pendant ce temps, Vanderpoorten et Waltniel continuent à faire de la surenchère flamingante à la Commission du Sénat sur le projet 261 !

Jeudi 6 mars 1980 : groupe parlementaire commun PRL Chambre et Sénat. Belle révélation par Jean Gol pour la journée commune du 16 mars 1980 avec le PVV. Contre l’accord précédent, Bascour est imposé comme président au lieu de De Greef. En outre, De Clercq ne veut pas du drapeau belge, même assorti des drapeaux des deux communautés ! Les Anversois refusent de venir (Grootjans) ! La Belgique est bien morte !

On connaît la suite : le 26 mars 1980, François Perin démissionne spectaculairement du Sénat : Il est difficile de rester (…) représentant d’une nation – selon les termes de la Constitution – qui n’existe plus.

Jean Gol lui-même finira par constater les avancées du nationalisme flamand chez les libéraux flamands, surtout après que l’une des ailes marchantes de la Volksunie les eût rejoints. Lors d’une rencontre à Paris avec Paul-Henry Gendebien, alors Délégué général de la Communauté française de Belgique dans la capitale française, il manifesta clairement son scepticisme quant à l’avenir de la Belgique :

C’est alors qu’il ajouta (…) qu’il pensait que notre avenir, à nous autres Wallons et Bruxellois, serait français. (…) nous en arrivâmes bien vite à calculer le nombre de départements, de conseillers généraux et régionaux, de députés qui reviendraient à la Wallonie. Sa férocité se déchaîna quand nous évoquâmes ceux de ses amis politiques qu’il faudrait recaser à l’Assemblée nationale. « De toute manière, ajouta-t-il, ils seront fiers de porter l’écharpe tricolore, et quelques décorations feront le reste… ». Nous évoquâmes aussi diverses formules d’association ou de réintégration dans la République, le précédent de l’Alsace-Lorraine n’étant pas sans intérêt. Dans la semaine qui suivit, j’appris de bonne source que Jean Gol avait eu – ce jour-là et le lendemain – des rencontres qui n’étaient pas rien dans la politique française. (2)

La suite des événements n’a cessé de confirmer le radicalisme communautaire des libéraux flamands.

Le 6 novembre 2002, dans le cadre d’une émission politique sur VTM, Karel De Gucht, le président du VLD, déclare : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre. Il est inadmissible que la Flandre paie davantage pour les soins de santé et reçoive moins en retour de la Wallonie.

Dans une interview accordée au « Soir », le 2 septembre 2006, Bart Somers, le nouveau président des libéraux flamands, se montrera tout aussi incisif : Dans ma génération, nous donnons priorité aux intérêts régionaux flamands. (…) Les francophones doivent savoir que les Flamands sont résolus. (…) Nous n’accepterons plus que notre croissance et notre emploi soient freinés parce que la Wallonie ne veut pas rencontrer nos demandes.

Lors des négociations de Val-Duchesse en 2007, on entendra encore Karel De Gucht menacer de couper les robinets financiers aux francophones pour les contraindre à faire des avancées en matière communautaire. Et il tiendra aussi à rappeler que la frontière linguistique est une frontière d’Etat.

Significatif est en tout cas l’éditorial que Jan Segers a écrit dans « Het Laatste Nieuws » (de tendance libérale !) du 29 avril dernier, suite à l’annonce du MR de refuser toute alliance avec la N-VA. Selon lui, cette position revient à considérer comme quantité négligeable (en français dans le texte) un tiers des Flamands. C’est comme si on les traitait de sales Flamands ! (toujours en français dans le texte). Bref, un comportement stupide (dom, dom, dom), qui ne fait que renforcer le parti de Bart De Wever.

Quelques jours plus tôt, toujours dans « Het Laatste Nieuws », Luc Van der Kelen estimait, lui, stupide de vouloir bloquer une réforme de l’Etat plus poussée : Une telle attitude donnerait vraiment le rôle de victime à la N-VA. Comparez-la au procès contre le Vlaams Blok en 2004. Le parti n’a jamais eu autant de succès.

A bon entendeur, salut ! En politique, la naïveté n’a jamais été payante !

(1) Dernier ouvrage paru : « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique », préface de François Perin, Mon Petit Editeur, 2013.

(2) Paul-Henry Gendebien, « Splendeur de la liberté », Ed. Quorum, 1999.