Guiseppe Pagano «Nous créons trop peu de valeur ajoutée»

Interview réalisée par Pascal Lorent (« Le Soir », 26 avril 2014)

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Spécialiste de l’économie wallonne, expert consulté par le Gouvernement wallon, Guiseppe Pagano est Vice-Recteur de l’Université de Mons.

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Quel est l’état de la Wallonie ?

En 2014, elle va mieux mais cela ne veut pas dire qu’elle va bien. Depuis 1997, l’écart de PIB entre la Flandre et la Wallonie s’est stabilisé. On est encore loin d’une situation favorable et de la moyenne belge. Je pars souvent d’une notion simple : le revenu disponible par habitant. En moyenne, le Wallon a environ 90% de ce qu’a en poche le Belge. Pourquoi ? Pas à cause d’une solidarité insuffisante de la Flandre car sans elle, nous serions à 87% du revenu moyen. La raison, c’est notre PIB, qui représente 74% de la moyenne nationale. Mais comme il y a des Wallons –  et de plus en plus – qui travaillent et vont chercher un revenu en dehors de la Wallonie, le revenu moyen remonte.

Comment expliquer cette faiblesse du PIB ?

Les filières que nous développons, ne créent pas assez de valeur ajoutée. Notre incapacité à produire de la richesse en Wallonie est notre principal problème. Cela va un peu mieux grâce aux Pôles de compétitivité, où sont enregistrés les progrès les plus significatifs.

Que faut-il désormais pour prolonger le Plan Marshall ?

L’étape suivante doit surtout rencontrer deux objectifs. Nous avons trop peu d’entreprises car, si nous en créons autant que les Flamands, trop d’entre elles disparaissent dans les cinq ans. Beaucoup d’entre elles démarrent avec trop peu de fonds propres et empruntent le reste. De plus, elles sont trop petites et produisent trop peu de valeur ajoutée. C’est ça, le mal wallon. Le faible taux d’emploi (84% de la moyenne nationale) s’explique par le trop faible nombre d’entreprises. C’est pourquoi le Wallon doit aller chercher de l’emploi ailleurs.

Ne pâtit-on pas aussi des effets du chômage de longue durée ?

Tout à fait. Les problèmes engendrent les problèmes. Ce chômage permanent depuis 1974 a créé un manque de confiance dans la population. Et avec cette inactivité prolongée, les gens perdent leur qualification. Cela représente 15% de la population active. C’est énorme. Une partie de ces personnes sortent de l’école et ne demandent pas mieux que de travailler. Ils constituent aussi une réserve de main-d’œuvre disponible que l’on peut, pour partie, former très vite. C’est un atout par rapport à la Flandre.

Malgré des poches d’innovation, la désindustrialisation semble se poursuivre…

C’est vrai. Mais gardons bien la mesure du phénomène que connaît aussi la Flandre. Caterpillar, Duferco ou AGC, c’est wallon. Mais la Flandre, elle, a perdu pratiquement tout son secteur automobile en quelques années. C’est un phénomène général qui concerne toute l’Europe à l’exception de l’Allemagne. C’est lié aux coûts salariaux, un problème plus aigu en Wallonie en raison de la faible productivité. Il faudra donc réduire les coûts salariaux tout en maintenant la solidarité. Cela passe sans doute par une hausse de la TVA.

Cela suppose de transférer ce coût des entreprises vers les ménages, d’affaiblir la demande…

Oui. Mais il faudra faire des choix. On risque bien sûr de faire baisser la demande intérieure. Mais comme nous sommes une économie ouverte, une partie de la baisse de la consommation pèsera sur les importations. On peut aussi taxer les revenus de l’épargne. Ou lier le bénéfice des intérêts notionnels au maintien ou à la création d’emplois. Ce serait cohérent. Et la diminution du coût salarial pourra être réinvestie par les entreprises au profit de l’emploi, même si le risque existe que l’excédent brut serve à augmenter les dividendes versés aux actionnaires.