«L’avènement de l’Etat flamand est inscrit dans les astres de longue date»

Nous reproduisons, ci-dessous, l’analyse de Jules Gheude, parue dans « L’Echo »du 20 mars 2014

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Jules Gheude, essayiste politique (1)

J’ai, comme on le sait, abondamment réfléchi à ce qu’il est convenu d’appeler la «question communautaire belge».

Cette réflexion a débuté lors de l’affaire du « Walen buiten » en 1968 ; une affaire qui fut ressentie à l’époque comme une gifle par les francophones. Deux ans plus tard, avec l’introduction des articles 59bis et 107 quater, la Constitution consacrait l’autonomie culturelle – revendication essentiellement flamande – et la régionalisation – revendication essentiellement wallonne. La voie était ainsi ouverte à la réforme de l’Etat dans le sens fédéral, qui ne vit officiellement le jour qu’en 1993.

J’ai vécu l’aventure exaltante du Rassemblement wallon et lorsque ce parti entra au gouvernement en 1974, j’eus la chance de collaborer avec François Perin, qui s’était vu confier le portefeuille de la Réforme des Institutions.  J’ai été marqué par sa vision clairvoyante et son désintéressement entier.

Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que le fédéralisme n’était pas, pour la Flandre, un aboutissement, mais une simple étape destinée à progresser sur le chemin devant mener à l’autonomie complète.

Au lendemain de l’échec du pacte d’Egmont en 1978, il s’efforça d’aboutir, au sein de la famille libérale, à un projet communautaire commun, mais se heurta à l’intransigeance totale des libéraux flamands, tous plus ultra-flamingants les uns que les autres, en surenchère du CVP et de la Volksunie. Il démissionna alors de la fonction sénatoriale en proclamant que le nationalisme flamand allait, d’une façon irréversible, miner la Belgique. Trente ans plus tard, une « Charte pour la Flandre », adoptée à l’unanimité par le Parlement flamand, venait stipuler, dans son préambule, que la Flandre était une nation.

L’émergence d’un Etat flamand souverain, tel est l’objectif avoué de la N-VA, que tous les sondages placent sur la première marche du podium lors des élections du 25 mai prochain. Toutefois, le parti de Bart De Wever n’entend pas brusquer les choses : on passera d’abord par la case du confédéralisme, d’où l’Etat ressortira à l’état de coquille vide.

Mais, comme l’a déclaré dernièrement l’ancien ministre CD&V Stefaan De Clerck, la relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

On oublie ainsi que le confédéralisme fut prôné, au début des années 1990, par le CVP Luc Van den Brande, alors ministre-président flamand. Mes collègues de l’exécutif flamand, socialistes compris, se rallient à mes déclarations sur le confédéralisme. Nous avons le devoir de continuer à réfléchir à la poursuite de la formation de  l’Etat flamand, déclarait-il en janvier 1993.

Propos confirmés, en 2007, par Wouter Beke, l’actuel président du CD&V : Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. Les Wallons ne tiennent à la Belgique que pour l’argent. Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance.

Quant à Karel De Gucht, qui parle aujourd’hui des positions pubertaires et dangereuses de la N-VA, que déclarait-il, en 2002, alors qu’il présidait les libéraux flamands : La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant, n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre.

Pour les responsables francophones, en revanche, tout se passe comme si la Belgique était vouée à l’immortalité. Mais confrontées au volontarisme de la Flandre, ils finissent toujours par céder.

« Demandeurs de rien » en 2001, ils n’hésitèrent pas, en signant les accords du Lombard, du Lambermont et de la Saint-Polycarpe, à troquer leurs principes contre de l’argent. Pour sortir la Communauté française du rouge (on voit ce qu’il en est aujourd’hui !), on concéda à la Flandre une surreprésentation forfaitaire abusive pour sa minorité au Parlement régional bruxellois, ainsi que la présence automatique d’au moins un échevin flamand dans les conseils communaux et la régionalisation de la loi communale  permettant de mettre au pas les francophones de la périphérie.

Et l’on sait ce que sont devenues les déclarations matamoresques des leaders francophones avec le vote de la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde et l’adoption de la 6ème réforme de l’Etat…

Personne ne peut dire comment les choses évolueront à l’issue du scrutin du 25 mai, mais tout porte à croire que la formation d’un gouvernement fédéral sera aussi ardue qu’en 2007.

Homme lucide et doté d’une grande sagesse, feu Xavier Mabille, le président du Crisp, écrivait en 2007 à propos de l’hypothèse de la scission  de l’Etat : hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure.

Le fait que la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française ait jugé opportun, en juillet 2011, de charger deux de ses membres, l’un de la majorité, l’autre de l’opposition, de se rendre en Belgique afin de s’informer de la situation intérieure du pays, est en tout cas révélateur.

Adopté le 15 février 2912, le rapport des intéressés constate que la division de la Belgique en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rend sa survie de moins en moins probable.

C’est précisément dans le but d’amener les esprits wallons à réfléchir à l’après-Belgique que j’ai lancé, en 2008, cette initiative citoyenne des Etats généraux de Wallonie.

Car, comme l’a souligné François Perin, dans son dernier écrit : Rien n’est pire que de se retrouver, à un moment donné, devant le fait accompli, contraints de réagir dans l’urgence et la précipitation.

(1) Dernier livrer paru : « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique », préface de François Perin, Mon Petit Editeur, 2013.