Jules Gheude : «Le moment me semble venu de repenser la stratégie réunioniste»

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Vous avez récemment prôné la fusion des divers éléments qui agissent en vue d’une intégration de la Wallonie à la France. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Parlons d’abord du RWF, le Rassemblement Wallonie-France. Quand Paul-Henry Gendebien lui a fait part, à la fin des années 90, de son intention de mettre sur pied un parti réunioniste, François Perin a tenté de l’en dissuader. N’avait-il pas raison, lorsque l’on constate, après 15 ans d’existence, que ce parti n’est jamais parvenu à décoller ? On reste autour de 1,5, 1,8%.

Votre explication ?

C’est celle qu’a fournie François Perin dans le courrier qu’il a adressé, le 26 janvier 2006, à la section liégeoise du RWF qui le sollicitait pour « pousser » la liste pour les élections provinciales du 8 octobre 2006 : « Ne pouvant avoir aucun programme par définition, il (le RWF) était voué à l’échec et devait fatalement atteindre le but exactement opposé à l’objectif poursuivi : démontrer par déduction arithmétique que 99% des Wallons n’envisageaient pas le rattachement de leur région à la France. Tout cela était et reste absurde car dans l’opinion qui vote pour les partis traditionnels pour des raisons diverses, en principe, en raison de leur programme social, économique, fiscal, etc., il y a des électeurs qui doutent de la pérennité de la Belgique et qui accepteraient favorablement votre objectif final. »

Cela n’a toutefois pas empêché François Perin de figurer finalement sur la liste…

Après la déchirure au sein du Rassemblement wallon fin 1976, qui les avait durement opposés, François Perin et Paul-Henry Gendebien partageaient désormais le même objectif. « Finalement, je lui devais bien ça ! », me confia Perin. Mais il ne se faisait aucune illusion, comme le prouve le petit mot manuscrit qu’il m’adressa à la veille de l’élection: « Cette élection provinciale (liégeoise) est l’arme par laquelle je tue le fantôme dont on m’a encore souvent cassé les oreilles. On pourra même peser, au milligrame près, le poids futile de ses cendres ». Le poids s’élèvera à 504 voix de préférence. Quant à la liste, elle ne récoltera qu’un maigre résultat (1062 voix), sans parvenir à décrocher le moindre siège. Ainsi, François Perin n’aura eu de cesse de traquer les mythes, jusqu’au sien !

Vous n’avez jamais voulu être membre du RWF. Pourquoi ?

Je n’ai effectivement jamais fait partie du RWF, ce qui ne m’a pas empêché, à chaque élection, de lui accorder ma voix. Perin m’avait conseillé d’entreprendre plutôt un travail d’analyse, ce que j’ai fait en lançant, en 2008, l’initiative des Etats généraux de Wallonie. L’objectif n’était pas de se substituer au politique, mais d’amener les esprits wallons à réfléchir aux diverses options d’avenir post-belges possibles.

Le RWF, ainsi que le Mouvement du Manifeste wallon, n’ont pas voulu soutenir cette initiative…

En effet, et cela témoigne, une fois encore, de la propension qu’ont les Wallons à se diviser. De nombreux militants du RWF ont toutefois fait le choix de s’engager à titre individuel. Toujours est-il qu’avec l’aide de divers experts, nous avons pu rédiger trois rapports fouillés, avec, pour chacun d’eux, des arguments à charge et à décharge. Et il est apparu clairement que les scénarios d’une Wallonie indépendante et d’un Etat Wallonie-Bruxelles ne pouvaient constituer des alternatives réalistes et financièrement viables. Seule, la réunion à la France se révélait être une option crédible. Nous avons également été très sensibilisés par l’approche défendue par Jacques Lenain, haut fonctionnaire français aujourd’hui retraité.

Celle de l’union-intégration ?

Oui, qui permettrait, au départ d’un statut particulier reconnu par la Constitution française – comme c’est le cas pour l’Alsace-Moselle, la Corse et la majorité des collectivités d’outre-mer – de concilier une intégration étatique à la France avec une forte autonomie au sein de celle-ci. La Wallonie conserverait ainsi des organes d’auto-administration quasi identiques à ceux de l’actuelle Région wallonne. Ses compétences seraient maintenues et même élargies à celles exercées aujourd’hui par la Communauté française, laquelle aurait perdu sa raison d’être. Bruxelles pourrait également, si elle en émettait le souhait, bénéficier d’un tel statut. Quant au droit ex-fédéral, conservé sauf exceptions, il se trouverait placé sous la responsabilité du législateur français, successeur du législateur fédéral belge disparu. Comme vous le voyez, la Wallonie ne devrait pas se présenter nue devant Marianne pour revêtir l’uniforme français.

C’est ce modèle que vous avez décidé alors d’ approfondir ?

Oui, au sein du Gewif (Groupe d’Etudes pour l’intégration de la Wallonie à la France), qui a été créé en février 2010 et qui a publié 11 Cahiers que l’on peut consulter sur le site www.gewif.net.

Quand vous proposez aujourd’hui de fusionner les divers organes réunionistes, vous pensez bien évidemment aussi à l’AWF (Alliance Wallonie-France), mouvement citoyen qui s’est créé plus récemment et qui vient de tenir sa première conférence de presse, à Charleroi ?

Je constate, en effet, que son objectif est exactement le même que celui poursuivi par le Gewif. En outre, l’existence conjointe d’un RWF et d’une AWF (qui n’invite d’ailleurs pas à voter pour le RWF), cela fait un peu désordre. Et faut-il s’obstiner à poursuivre la compétition électorale ? Ne vaut-il pas mieux rassembler toutes les forces réunionistes au sein d’un unique mouvement d’action, qui pourrait s’appeler le WIF (Wallonie intégrée à la France) et aurait davantage de visibilité médiatique? Je pense que le moment est venu de repenser la stratégie.

L’AWF et le RWF ne semblent pas prêts à vous suivre…

Vous connaissez la citation : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer »… A 67 ans, je ne nourris évidemment aucune ambition personnelle. Mon seul souci est que si, sous la pression de plus en forte de la mouvance nationaliste flamande, la Belgique est amenée à connaître le démantèlement, les  francophones soient prêts à faire le bon choix d’avenir. C’est la raison pour laquelle ceux qui sont aujourd’hui convaincus du bien-fondé de l’option de l’union-intégration à la France devraient adopter une stratégie coordonnée. C’est le sens de l’appel que je lance, au nom de l’efficacité.

Un dernier mot ?

Dans cette nouvelle stratégie que j’appelle de mes vœux, un effort tout particulier devrait être fait en faveur des jeunes. L’âge moyen de ceux qui militent aujourd’hui est trop élevé. Il faut qu’une relève s’installe. Dans la préface qu’il a rédigée en 2007 pour mon livre « L’incurable mal belge sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols), feu Xavier Mabille, président du Crisp, a écrit, à propos de l’hypothèse de la scission de la Belgique : « Hypothèse dont je dis depuis longtemps qu’il ne faut en aucun cas l’exclure ». Avec une N-VA qui cartonne aujourd’hui dans les sondages à plus de 32%, ces propos prennent tout leur sens. Il faut donc préparer les jeunes à cette échéance qui s’avère de plus en plus inéluctable. Leur expliquer qu’elle n’aurait rien d’apocalyptique et qu’un statut particulier d’intégration à la République française leur permettrait d’envisager un avenir à la hauteur de leurs  ambitions et de leurs espérances.