Marcourt a-t-il été trop généreux avec Mittal?

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Christophe Leroy,

« Le Vif », 19 décembre 2013 

La manne dédiée au sauvetage d’ArcelorMittal fait des vagues. Alors que l’effort wallon dépasse 250 millions d’euros, des experts pointent le manque de réalisme économique du ministre Jean-Claude Marcourt. Décryptage.

Et si l’investissement visant à sauver les lignes du froid et les emplois d’ArcelorMittal, présenté comme un chef-d’œuvre d’originalité par le ministre wallon de l’Economie, Jean-Claude Marcourt (PS), n’était en fait qu’une coûteuse voie sans issue ? Marcourt refuse de présenter la manne financière à débloquer comme un mécanisme de soutien. « C’est un investissement », martèle-t-on à son cabinet. Soit. Le montant reste exceptionnel : un prêt de 138 millions d’euros au géant de l’acier + 25 millions pour créer une société de démantèlement employant 75 travailleurs + le financement d’un pôle de compétences à hauteur de 50 millions d’euros permettant d’assurer le reclassement de 200 travailleurs. Les pouvoirs publics seront également partenaires d’une filiale employant 137 personnes, pour un investissement de plusieurs centaines de milliers d’euros. Enfin, la Région va créer un fonds d’investissement de 50 millions d’euros, cofinancé via Meusinvest (25 millions d’euros) et via les pénalités que doit verser le groupe ArcelorMittal. L’addition dépasse les 250 millions d’euros.

« Un financement démesuré »

Pour concrétiser l’opération, la Région compte actionner son puissant bras financier actif dans le secteur sidérurgique : la Sogepa (Société wallonne de gestion et de participations). Celle-ci s’apprête à devenir, pour plusieurs années, le principal bailleur de fonds sur le plan économique et social. Mais cette perspective ne l’enchante guère. « Le financement prévu est totalement démesuré, avance discrètement un expert de la Sogepa. Notre mission consiste à mettre en œuvre les décisions émanant du monde politique. Nous n’aurons donc pas le choix, même si le ministre agit en dépit de toute rationalité économique.»

Le jugement est sévère : le gouvernement aurait manqué de courage politique en annonçant l’investissement massif dans un secteur dont les retombées s’inscrivent en pointillé. « Le plus gros investissement au sein de l’outil est un investissement de rupture technologique, conteste Jean-Claude Marcourt. Il concerne le revêtement sous vide. Il s’apparente à la découverte de la galvanisation qui a d’ailleurs également eu lieu à Liège. » Le ministre réfute également le déséquilibre des négociations à l’avantage d’ArcelorMittal. Ce n’est toutefois pas l’avis de Didier Van Caillie, professeur en stratégie d’entreprise à l’Ecole de gestion de l’ULg (HEC). « Force est de constater qu’au terme des négociations, le groupe s’en sort très bien. Il est trop tôt que pour analyser précisément les dépenses à charge de la Wallonie. Mais, tel qu’il est présenté aujourd’hui, le préaccord semble en effet assez coûteux pour les pouvoirs publics. »

A la Sogepa, certains pointent le gouffre financier vers lequel se dirige la Wallonie en investissant ses deniers dans le sauvetage d’ArcelorMittal. « Je partage assez cette analyse rationnelle, poursuit Didier Van Caillie. La somme consacrée à ArcelorMittal aurait sans doute été plus utile à l’économie wallonne si elle avait été investie dans un pôle de compétences novateur défini par le Plan Marshall. Mais l’agenda électoral ne plaide pas en ce sens. » Jean-Claude Marcourt s’oppose fermement à ce raisonnement. « Il faut tordre le cou au fait que la métallurgie est une industrie du passé. Le minerai de fer est l’un des produits les plus performants au niveau économique. Il continuera à l’être pendant longtemps. Il n’y a pas de bon et de mauvais secteurs sous le seul postulat de leur viabilité. »