«L’Europe, j’y crois»

Jules Gheude, essayiste politique (1)

Jules Gheude, essayiste politique (1)

L’eurocritique s’amplifie, au point que d’aucuns évoquent, sans rire, la possibilité d’un Parlement européen composé bientôt d’une majorité d’élus « hostiles ».

 Une telle perspective m’effraie.

Né en 1946, après la cataclysme guerrier qui avait mutilé le continent européen, j’ai adhéré, dès que je fus en âge de comprendre, à ce projet d’unification européenne, porté avec enthousiasme  par les de Gasperi, Robert Schuman, Jean Monnet, Paul-Henry Spaak et Konrad Adenauer.

J’avais cinq ans lorsqu’en 1951, l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg signèrent à Paris ce Traité CECA qui mettait en commun la production, les échanges et la consommation du charbon et de l’acier. Pour la première fois de leur histoire, les gouvernements des Six déléguaient une partie de leur souveraineté à une autorité supranationale. Il s’agissait, dans le chef de leurs auteurs, de poser la première pierre d’une fédération européenne. A la maison, mon père ne cachait pas son enthousiasme.

A la Conférence de Messine, les 1er et 2 juin 1955, les ministres des Affaires étrangères des Six affirmèrent leur volonté de poursuivre l’édification d’une Europe unie.

Deux ans plus tard, au Capitole de Rome, ce fut la signature des traités instituant la Communauté économique européenne (CEE) et la Commission européenne de l’Energie atomique (Euratom). L’objectif restait le même : promouvoir l’expansion économique de l’Europe et, à terme, son union politique.

A l’issue d’un mémorable marathon, naquit ensuite, le 1er janvier 1962, la politique agricole commune.

Les choses allaient bon train lorsque le 14 janvier 1963, le général de Gaulle  mit son veto à l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun, une position de principe qu’il maintiendra le 17 mai 1967, lors de la nouvelle candidature de ce pays.

Le 22 janvier 1963 vit la signature d’un traité d’amitié et de coopération entre la France et l’Allemagne visant notamment à faciliter les initiatives franco-allemandes de relance économique. La poignée de mains entre le président français de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer constitua un geste symbolique fort, qui engendra cet axe franco-allemand dont l’importance ne devait jamais se démentir.

La jeune Communauté allait alors connaître sa première crise grave en juillet 1965, lorsque, suite à un désaccord avec ses partenaires sur le financement de la politique agricole commune, la France décida de pratiquer, durant sept mois la politique de la chaise vide aux réunions de la Communauté.

Un tournant important se produisit le 1er juillet 1967, avec la fusion des Exécutifs. Jean Rey devint ainsi le premier président de la Commission unique réunissant le CEE, la CEEA et la CECA). Pour la première fois, on vit aussi les Six parler d’une seule voix lors de négociations internationales (négociations tarifaires dans le cadre du GATT-Kennedy Round, conclues avec succès le 15 mai).

Les choses continueront à progresser avec l’adoption, le 1er juillet 1968, de l’union douanière, abolissant les droits de douane entre les Six et mettant en place un tarif douanier commun.

Fin 1968, les dernières restrictions à la libre circulation des travailleurs entre les Six furent éliminées. Ce fut aussi l’adoption du plan du père de l’Europe verte, Sicco Mansholt, portant sur la modernisation des structures agricoles.

Au sommet de La Haye, les 1er et 2 décembre 1969, sous l’impulsion du président français Georges Pompidou, les Chefs d’Etat et de gouvernement des Six se prononcèrent en faveur d’une relance de l’intégration européenne et en faveur de l’élargissement de la Communauté.

Et le 7 octobre 1970, un comité d’experts, présidé par Pierre Weber, Premier ministre luxembourgeois, approuva un rapport destiné à réaliser parallèlement l’harmonisation progressive des politiques économiques des Etats-membres et la création d’une monnaie unique. On assista aussi à l’approbation du Rapport Davignon visant à coordonner les lignes d’action en matière de politique étrangère.

On connaît la suite.

L’élargissement allait se réaliser progressivement, jusqu’à compter aujourd’hui 28 Etats-membres. Une progression trop rapide aux yeux de certains, avec des écarts de prospérité conséquents.

Mis en service en 1979, l’Ecu (unité de compte européenne) céda la place à l’Euro, le 1er janvier 2002. Désigné jusqu’alors, le  Parlement européen sera élu au suffrage universel en juin 1979.

Autre avancée significative, la Convention de Schengen, signée en 1985 et qui promulgue l’ouverture des frontières pour les étrangers à l’Union européenne. Institutionnalisé par le traité d’Amsterdam du 2 octobre 1997, l’espace Schengen renforcera la notion d’un « espace de liberté, de sécurité et de justice », faisant intervenir davantage de coopération  policière et judiciaire, avec une mise en commun des politiques de visas, d’asile et d’immigration. Quant à la directive 2004/38/CE, elle ouvrit la libre circulation pour les citoyens européens.

On le voit, le travail réalisé depuis 1951 a été considérable et l’on oublie trop souvent la raison première pour laquelle il a été entrepris au sortir d’un conflit mondial ravageur.

J’ai conscience que tout cela est loin d’être parfait. Mais faut-il pour autant tomber dans l’attitude extrême qui consiste à jeter le bébé avec l’eau du bain ?

On imagine ce que donnerait un retour aux anciennes monnaies, dans le contexte de mondialisation que nous connaissons aujourd’hui. Il faut, au contraire, mettre tout en œuvre pour réduire au maximum la dépendance de l’Europe, qui demeure, on l’oublie trop souvent, la première puissance économique mondiale.

Cela ne pourra se faire qu’en renforçant le rôle de la Commission, qui devrait être le véritable gouvernement européen, composé de membres plaçant l’intérêt commun au-dessus de leur propre nationalité ou de leur conviction personnelle. Un véritable gouvernement, prenant souverainement les décisions, avec un Parlement jouant pleinement son rôle : participation à la délibération des décisions législatives par la procédure de concertation ou de consultation obligatoire, contrôle efficace, débat des grands problèmes, information de l’opinion publique. Foin de ces rencontres de ministres de ceci ou de cela qui offrent souvent l’image de la juxtaposition d’égoïsmes individuels et essoufflent la machine !

Autre règle fondamentale : on ne peut avoir un pied à l’intérieur de l’Europe et un pied à l’extérieur. Le fait que des Etats-membres n’adhèrent pas à l’Euro ou à l’espace Schengen est un facteur d’affaiblissement. A chacun de prendre ses responsabilités !

La crise que vient de traverser l’Euro révèle la nécessité de revoir le rôle de la Banque centrale européenne, ainsi que l’obligation des Etats-membres d’adopter une politique budgétaire rigoureuse. Certains pointent d’un doigt rageur l’Allemagne, alors qu’elle a fait preuve d’une discipline de gestion exemplaire.

Les drames de Lampedusa et de Malte, ainsi que conflit syrien, montre aussi qu’il est impératif que l’Europe puisse parler d’une seule voix au niveau de la politique étrangère et assurer ses capacités d’intervention.

Last but not least, il faut tendre à l’harmonisation des politiques fiscales et sociales, de façon à éviter tout dumping déloyal.

On le voit, la tâche est loin d’être terminée. Il faut s’y atteler avec courage et détermination. Le pire serait, par défaitisme, de renoncer.

L’Europe, j’y crois !

(1) Dernier ouvrage paru : « Lettre à un ami français – De la disparition de la Belgique », préface de François Perin, Mon Petit Editeur.