Reuter: « On n’a eu besoin de personne pour se tirer une balle dans le pied ! »

Vincent ReuterPour « La Libre Belgique », Vincent Reuter, le secrétaire général de l’Union wallonne des Entreprises, répond aux questions de Dorian de Meeûs (17 août 2013)

Vous êtes à la tête de l’UWE depuis 2002. La manière de travailler d’un tel groupe de pression a-t-elle évolué en 11 ans ?

Oui, on ne peut plus se contenter de dire au gouvernement « Vous êtes des incapables, vous vous trompez ! » ou « Bien travaillé ! ». La fonction a donc  surtout évolué sur le plan collaboratif avec les autorités, cela peut aller de l’élaboration d’études à la rédaction de parties de textes de loi. Si nous voulons convaincre et faire passer nos idées, nous devons démontrer qu’elles sont bonnes et efficaces. Nous n’avons pas d’autres « bâtons derrière la porte » pour faire passer nos idées… sauf la presse. (rires) Nos dirigeants sont – et c’est un euphémisme – très sensibles à ce que peuvent dire les médias.

En 11 ans, quels sont vos principaux succès et regrets ?

D’abord, il faut être modeste et humble, car on n’est jamais tout seul à demander telle ou telle mesure. Il y a les associations sectorielles et les autres fédérations patronales qui exercent aussi des pressions. Cela dit, les entreprises wallonnes ont joué un rôle important dans le Plan Marshall.

Pour vous, l’efficacité du Plan Marshall ne fait vraiment aucun doute ?

Oui, cela ne fait aucun doute qu’il participe au redressement de la Région.

On vous sentait plus sceptique lors de son lancement…

C’est un très bon plan qui structure notre économie à long terme à l’aide d’excellentes mesures. Nous ne nous attendons pas à des résultats immédiats. Mais, nous avons toujours pointé du doigt 2 grands absents dans ce plan : l’enseignement et le fonctionnement du secteur public. On peut danser sur sa tête, mais sans impliquer l’enseignement dans le redressement d’une région, ce sera en partie des paroles creuses. Un jeune sur 6 sort du secondaire sans diplôme. Où vont-ils, si ce n’est grossir les rangs des chômeurs peu qualifiés qui constituent la moitié des demandeurs d’emploi en Wallonie ? Vous voyez bien que ce n’est pas tenable…Mais  le plan « Horizon 2022 », non encore adopté, comprend tout un volet enseignement.

Vous pensez encore que l’enseignement « étouffe l’envie d’entreprendre » ?

Oui, mais ce n’est pas la faute des enseignants en général. Par la force des choses, il faut cadrer les enfants face à leur envie de prendre des risques. Et entreprendre, c’est prendre des risques. Donc, on va parfois trop loin dans cet apprentissage, en décourageant carrément d’entreprendre. Faut dire aussi que certains enseignants sont « contre » les entreprises privées et ils découragent sciemment les élèves à se lancer dans le privé.

Vous regrettiez parfois que les patrons soient perçus comme des « sous-citoyens ». Vous avez le sentiment que la mentalité des Wallons a évolué à ce sujet ?

Personnellement, je ne vois pas de changement dans les mentalités. Sauf, paradoxalement, au sein des pouvoirs organisateurs de l’enseignement qui s’intéressent davantage au monde économique. Mais en général, non, les mentalités ne changent pas…

Cela semble un peu vous désespérer…

Cela me désespère même beaucoup, car il n’y a rien à faire, l’entreprise privée, ce n’est pas seulement une source de profits pour ceux qui investissent et prennent des risques. C’est aussi la seule source de financement de nos besoins collectifs ! Cela est encore beaucoup trop peu compris par nos concitoyens. Ajoutez à cela la crise qui, faut bien le dire, n’a pas franchement redoré le blason des entreprises, à commencer par les banques et les anathèmes qui se sont étendues à toutes les entreprises.

A qui la faute ?

Regardez le discours très hypocrite des gouvernements, le fédéral en tête ! Un jour, on dit pis que pendre des entreprises – « Ce sont des fraudeurs ! », « Les autorités ont dû sauver les banques ! », « Cela a coûté autant de points de PIB ! », « Ces voyous restructurent, délocalisent ou veulent s’en aller »,… – puis, le lendemain, on vient nous dire – la bouche en cœur – qu’on a besoin des entreprises privées.

Vous dénoncez parfois ce double discours auprès des ministres ? Que vous répondent-ils ?

Oui, ils écoutent poliment, mais de là à dire que c’est suivi d’effets… Au niveau fédéral, la situation politique et communautaire est à ce point compliquée, que les ministres sont devenus extrêmement nerveux et susceptibles. Si on se permet de critiquer le fédéral, d’où que cela vienne, on est descendu en flammes.

La 6ème réforme de l’Etat suit son cours. La Wallonie est-elle prête et apte à gérer ses nouvelles compétences ?

A l’heure actuelle, non ! Elle est tributaire des accords qui devaient se faire au fédéral. Maintenant que les grandes lignes sont clarifiées par la Comori, il reste 1 an et demi pour mettre cela en œuvre… Mais de grandes questions restent en suspens, comme l’octroi et la probable diminution des allocations familiales, l’utilisation des budgets pour le marché du travail,…

A voir votre visage, vous semblez tout de même très tracassé (rires).

Ce qui me tracasse, c’est de savoir ce qu’on va vraiment faire de ces compétences et de ces budgets. Par exemple, je n’ai pas connaissance de projections budgétaires pour l’après-réforme. J’espère que cela existe. Il est urgent qu’on ait ce type de scenarii, alors qu’on nous parle d’un retour à l’équilibre dès 2015. A titre personnel, je suis convaincu qu’il est encore possible de réduire les dépenses…

Justement, côté priorités, l’UWE pointe la résorption du chômage et la compétitivité des entreprises.

Notre problème, c’est qu’il est essentiel de les différencier et de ne surtout pas les confondre. Les syndicats viennent nous parler de « toutes les aides à l’embauche » en oubliant que cela n’a rien à voir avec la compétitivité de nos entreprises. Vous croyez qu’il n’y a pas d’aides à l’emploi chez nos voisins ? Le vrai problème, c’est le coût salarial qu’il faudrait réduire linéairement  de 10 à 15% pour toutes les entreprises. On nous dit que le handicap concurrentiel, « c’est de la blague ! ». Il suffit de poser la question aux entreprises. Dans le monde politique, certains nient l’évidence ou minimisent ce handicap concurrentiel de 15% et préfèrent sauter tout de suite dans le train syndical. Pourquoi ne pas croire les entreprises qui tirent la sonnette d’alarme ? De plus, 90% des aides wallonnes à l’emploi vont au secteur public et non-marchand. 90% !

La Wallonie semble mieux résister à la désindustrialisation de l’Europe que la Flandre. Vous partagez ce constat ?

Oui, mais tout est relatif. C’est aussi parce que la Flandre a beaucoup perdu que la situation relative de la Wallonie s’est améliorée. Dans l’absolu, on est parvenu à limiter la casse. Mais je suis très inquiet par la politique énergétique. J’aimerais savoir où elle est ? C’est AHURISSANT ce qu’on fait en Belgique depuis 10 ans : on sort  du nucléaire – donc on se prive de 55% de notre électricité à terme – mais on ne sait absolument pas comment on va les remplacer. Selon certains, le développement du renouvelable, en tant que tel souhaitable, pourrait remplacer le nucléaire (dans lequel on était parmi les experts mondiaux)… Une vaste blague ! Personne n’y a jamais cru. Là, on n’a eu besoin de personne pour se tirer une balle dans le pied ! Ni même Chinois ou Qataris. On a fait cela – tout seul – et on s’obstine dans l’erreur du « pas de nucléaire chez nous », devenant ainsi bientôt importateurs nets d’électricité.

Qui dit renouvelable pense au photovoltaïque et à la récente saga politique…

Le photovoltaïque ne représente même pas 5% de la production d’électricité wallonne et on est dans une panade pas possible avec une facture annuelle de 230 à 250 millions d’euros par an à cause du dérapage du système de soutien public à ce secteur (en soi d’un grand intérêt pour notre économie). Vous savez, le handicap énergétique représente un frein supplémentaire pour de nombreuses sociétés étrangères qui pourraient s’implanter chez nous. Comme politique industrielle, c’est pas génial !

Récemment a été évoquée la nationalisation du site liégeois d’Arcelor Mittal. Etes-vous par principe contre ce concept ?

L’Etat peut monter dans une entreprise, c’est même préférable dans le secteur de la Défense. L’Etat peut aussi entrer dans une entreprise, en accord avec ses actionnaires, et à condition qu’il y ait un « exit » de prévu. Mais si c’est pour compenser ses propres erreurs (coûts salariaux et politique énergétique), je ne suis pas d’accord ! On a essayé cela à partir de 1917 en Union soviétique, on a vu ce que cela a donné ! Dans quel pays est-ce que cela a marché ? Comment l’Awex-Ofi va-t-elle vendre le fait qu’on nationalise des entreprises qui ferment en Wallonie ? L’image de la Wallonie en prendra un coup. Dès lors, qu’on ne vienne plus nous ennuyer avec du branding et des logos… Vous imaginez l’état d’esprit de l’entreprise active en Belgique et dont on nationalise un des sites ?

On en parle en France aussi.

En campagne électorale seulement ! La réalité, c’est que la Flandre et la France, pour ne citer qu’elles, ne souhaitent pas cela. C’est donc faux de prétendre que la Wallonie fait comme la France. Le projet wallon va nettement plus loin ! C’est un projet de décret désastreux, de même d’ailleurs que les initiatives fédérales de la même veine.

Craignez-vous les élections de 2014 ?

En Belgique, avec un pays pareil, politiquement, on n’a plus peur de rien ! (rires) Je ne crois pas un instant en l’indépendance de la Flandre. On ne peut cependant pas exclure qu’une nouvelle réforme de l’Etat aille encore beaucoup plus loin.

Comprenez-vous l’enthousiasme de nombreux patrons wallons pour le programme socio-économique de la N-VA ?

Oui, c’est un programme libéral, mais notons qu’il n’a jamais été mis à l’épreuve du feu, donc c’est toujours facile de proposer des choses qui plaisent quand on ne traîne pas encore de casseroles ou d’échecs. Des mesures favorables aux entreprises, il y en a dans le plan Marshall. Mais l’un des aspects qui frappent, je crois, est le poids du secteur public : on ne peut plus – comme en Wallonie – utiliser l’embauche dans la fonction publique comme un rempart contre le chômage.

Bpost souhaite étendre les fonctions de ses facteurs au relèvement des compteurs d’eau, de gaz et d’électricité. Que pensez-vous de la riposte de Vivaqua qui indique que les facteurs de sont pas « à même d’exercer cette mission » ?

Je dois dire que l’affirmation de Vivaqua m’a plutôt étonné. L’argument me parait assez fallacieux et même méprisant pour les facteurs…