La stratégie de la N-VA mise à mal par le rejet du PS ? Rien n’est moins sûr…

Opinion de Jules Gheude, essayiste politique (1), dans « Le Vif » du 22 juin 2017

http://www.levif.be/actualite/belgique/la-strategie-de-la-n-va-mise-a-mal-par-le-rejet-du-ps-rien-n-est-moins-sur/article-opinion-682523.html

Selon le député indépendant Hendrik Vuye, la décision du CDH de rompre avec le PS au sein des gouvernements des entités fédérées (en Wallonie, à Bruxelles et en Fédération Wallonie-Bruxelles) vient mettre à mal la stratégie de Bart De Wever.

 

Le leader de la N-VA comptait en effet utiliser le pouvoir prépondérant de la Flandre à l’échelon fédéral pour accentuer une politique socio-économique de droite qui amènerait la Wallonie de gauche à demander une nouvelle réforme de l’Etat. L’objectif étant d’obtenir la majorité spéciale nécessaire à la mise en place d’un système confédéral.

Il est clair que le MR ne peut accepter de remplacer le PS qu’avec la garantie de pouvoir appliquer une politique socio-économique en totale rupture avec celle menée jusqu’ici. Une politique qui rejoindrait celle menée en Flandre et à l’échelon fédéral.

Mais les prochaines élections régionales auront lieu en juin 2019, c’est-à-dire dans deux ans. Un laps de temps permettant certes de prendre des mesures importantes, mais sans doute trop court pour pouvoir engendrer des résultats significatifs. Pour le dire autrement, MR et CDH peuvent imposer à l’embarcation wallonne un changement de cap radical à droite, mais deux ans ne seront pas suffisants pour qu’elle parvienne à bon port.

Cette évolution est-elle susceptible de contrecarrer le plan confédéraliste de la N-VA ? Tout dépendra du rapport des forces politiques au lendemain des élections législatives et régionales de 2019.

Relégué dans l’opposition, le PS n’aura d’autre choix que de faire le grand nettoyage en son sein pour montrer qu’il entend définitivement rompre avec les pratiques du passé.

Certains mandataires humanistes et réformateurs ont, eux aussi, failli en matière d’éthique. CDH et MR ont donc tout intérêt à prendre immédiatement des mesures radicales.

Tout cela rassurera-t-il les citoyens dégoûtés, qui sont de plus en plus séduits par le chant des sirènes populistes ? Rien n’est moins sûr. Le PTB est aujourd’hui crédité de 20% !

Lors de la crise politique survenue à la Ville de Mons, Elio Di Rupo n’a pas hésité à tendre la main au PTB pour remplacer le MR dans la majorité. Il s’est vu opposer une fin de non-recevoir, mais on se souvient de ses propos : Je suis un rassembleur, à gauche. Il nous faut une gauche forte qui s’engage dans les gouvernements.

Rien ne dit donc qu’Elio Di Rupo ne tentera pas, au lendemain des élections de 2019, de former une majorité régionale wallonne avec le parti de Raoul Hedebouw. D’autant que celui-ci n’affirme plus aujourd’hui que sa formation ne sera pas prête avant quinze ans…

Dans ce cas, la stratégie de Bart De Wever retrouve tout son sens. Il serait, en effet, confronté à ce qu’il appelle une Wallonie socialo-communiste.

En revanche, si l’électeur, satisfait de la nouvelle politique menée en Wallonie, encourage le MR et le CDH à poursuivre dans cette voie, la N-VA aura la tâche moins aisée pour imposer son modèle confédéraliste.

Les sondages indiquent toutefois qu’elle sera un partenaire incontournable pour la formation d’un nouveau gouvernement belge. En cas de blocage complet, la Belgique, comme l’avait écrit François Perin en 1981, peut disparaître par implosion. Et, fort de sa légitimité démocratique, le Parlement flamand pourrait alors proclamer unilatéralement l’indépendance de la Flandre. On se souvient des propos tenus par Peter De Roover, le chef de groupe N-VA à la Chambre, le 15 octobre 2016 : En cas de majorité avec le Vlaams Belang, nous réclamerons l’indépendance.

Affaire à suivre, comme on dit…

(1) Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les Vérités dérangeantes, Mon Petit Editeur, 2016. La version néerlandaise vient de sortir chez Doorbraak Boeken, avec une préface du politologue Bart Maddens de la KU Leuven.

 

Une décision importante

Jules Gheude, essayiste politique (1)

« La Libre Belgique », 22 juin 2017

Le MR aurait tort de ne pas saisir la main qui lui est tendue. Les Wallons méritent mieux que par le passé !

En renonçant à poursuivre la route avec le PS au sein des gouvernements des entités fédérées, le président du CDH, Benoît Lutgen, a provoqué un véritable tsunami politique.

Nous avons eu, maintes fois, l’occasion de souligner l’énorme responsabilité que le PS porte dans la situation économique précaire que connaît la Wallonie. Depuis la mise en place de la régionalisation en 1980, ce parti a exercé, de façon quasi ininterrompue, la ministre-présidence de la Région. On voit aujourd’hui le résultat : un taux de chômage de près de 14%, le report constant du retour à l’équilibre budgétaire, les scandales à répétition.

Le fossé est béant entre une Flandre dynamique et entrepreneuriale, et une Wallonie marquée par l’hypertrophie politico-administrative, fruit d’un clientélisme effréné  que le PS a littéralement érigé en système.

Les statistiques de la BNB concernant les exportations 2016 viennent confirmer ce constat : pour la troisième année consécutive, la Wallonie connaît une baisse (-0,5%), avec un chiffre de 42,5 milliards d’euros, tandis que la Flandre progresse de 10,6%, avec un chiffre de 205,7 milliards.

Lorsque, jeune ministre wallon des Affaires intérieures en 2004, Charles Michel tenta de jeter un coup de pied dans la fourmillière, il ne manqua pas d’indisposer le PS. Depuis lors, le MR est systématiquement écarté du pouvoir.

La Flandre n’est pas opposée à la solidarité, mais lorsqu’elle constate que la Wallonie, en raison d’une gouvernance inefficace et inadaptée, tarde à décoller, elle est encline à reprendre ses billes. Inutile de rappeler ici l’analyse de Bart De Wever à propos du PS.

Les commentaires que l’on peut lire sur les réseaux sociaux indiquent un ras-le-bol citoyen de ces pratiques qui consistent à profiter de la crédulité des plus fragiles (ceux que Paul Magnette appelle « les petites gens ») pour s’enrichir. Ces déviances contribuent à faire le lit des extrêmes, comme en témoigne l’avance spectaculaire du PTB, crédité aujourd’hui de 20%.

Depuis son J’en ai marre des parvenus ! en 2005, Elio Di Rupo s’est montré incapable d’engendrer une meilleure gouvernance. Incapable aussi de réformer en profondeur le PS pour lui permettre d’affronter, de façon pragmatique, les défis nouveaux d’un monde en pleine mutation. On est loin d’un Gerhard Schröder qui, en l’espace de quatre ans, a réussi à remettre l’Allemagne sur les rails.

Le PS français meurt également aujourd’hui du fait de n’avoir pas su s’adapter. Les « réformistes » ont rejoint le camp d’Emmanuel Macron.

Même si la décision de Benoît Lutgen n’est pas dépourvue d’arrière-pensées (mieux vaut quitter le bateau avant qu’il ne coule), elle offre à la Wallonie l’opportunité de trouver un nouveau souffle.

Il n’y a pas de fatalité wallonne. La Région regorge d’atouts qui ne demandent qu’à être mis en valeur. Des économies substantielles peuvent être faites dans de nombreux domaines – intercommunales, provinces,… – et affectées à la promotion des petites et moyennes entreprises, créatrices d’emplois. Il faut aussi amener le personnel politique à exercer ses responsabilités avec un sens aigu de l’éthique et de la rigueur. Le cumul des mandats n’est pas sain.

Le MR aurait tort de ne pas saisir la main qui lui est aujourd’hui tendue. La population wallonne mérite mieux que ce qu’on lui a proposé jusqu’ici.

Au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain qui était allé le rencontrer à la fin des années 60, le général de Gaulle avait dit : Chaque peuple ne peut se redresser que par lui-même. Tâchez de vous trouver des chefs jeunes qui diront la vérité au peuple et mobiliseront ce qui en reste. (2)

(1) Dernier livre paru : « Un testament wallon – Les vérités dérangeantes », Mon Petit Editeur, 2016. La version néerlandaise est sortie  chez Doorbraak Boeken, avec une préface de Bart Maddens de la KU Leuven.

(2) Propos rapportés par Claude de Groulart dans son livre « De Gaulle : Vous avez dit Belgique ? », Pierre-Marcel Favre, 1984.

 

Le cdH quitte le Gouvernement wallon, le Gouvernement bruxellois et celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles

« Le Vif », Belga, 19 juin 2016

Le cdH appelle le MR, Ecolo et DéFI à constituer des majorités alternatives en Wallonie, à Bruxelles et en Fédération Wallonie-Bruxelles, a indiqué lundi midi le président Benoît Lutgen, à l’issue du bureau de parti. « La rupture (avec le PS) est nécessaire, et elle doit être immédiate », a-t-il commenté.

© Belga

Le parti est dans la majorité avec le PS depuis 2004 en Wallonie et à Bruxelles.

 

En marche, mais dans quelle direction ?

Hendrik Vuye et Veerle Wouters, « Doorbraak », 19 juin 2017 – Traduction : Jules Gheude

http://www.doorbraak.be/nl/nieuws/en-marche-mais-dans-quelle-direction

Un vent nouveau souffle-t-il sur la France ? C’est du moins l’impression que l’on a après l’élection d’Emmanuel Macron. Une impression encore renforcée par sa grande victoire lors des élections législatives. Cette victoire est certes moins importante que prévu, mais les partis traditionnels et la particratie semblent échec et mat.

Est-ce bien le cas ? Tous ces nouveaux élus auront-ils quelque poids ? Il est permis d’en douter.

La Constitution française peut engendrer deux régimes totalement différents. Si le président gagne également les élections législatives, il est alors le chef incontesté du gouvernement. Il définit la politique. C’est la position confortable de Macron. Dans le cas contraire, il doit cohabiter avec un Premier ministre d’une autre couleur politique. C’est la cohabitation. Le Premier ministre est alors l’homme fort. C’est ce qui s’est passé avec les présidents Mitterrand et Chirac.

Emmanuel Macron ne devra-t-il dès lors pas tenir compte de l’Assemblée nationale ? Pour répondre à cette question, examinons les compétences de ce parlement.

La plupart des constitutions énumèrent les compétences du pouvoir exécutif. Toutes les autres compétences politiques reviennent au parlement.

Ce n’est pas le cas en France. Les compétences du parlement sont énumérées de manière exhaustive. Les libertés individuelles, le droit civil, le droit pénal, la fiscalité, etc., relèvent du « domaine de la loi ». Toutes les autres compétences reviennent au pouvoir exécutif. En France, le parlement a moins de compétences qu’en Belgique.

En outre, le gouvernement français peut demander au parlement de gouverner par « ordonnances ». Dans ce cas, le parlement délègue encore davantage de compétences au gouvernement. Cette manière de gouverner s’apparente à ce que nous connaissons en Belgique avec les « pouvoirs spéciaux », dont le gouvernement Martens-Gol a fait usage dans les années 80.

C’est exactement ce que Macron a annoncé vouloir faire. La première loi que les nouveaux députés français devront voter, est une loi qui va encore restreindre leurs compétences. Le parlement français va se mettre lui-même en grande partie hors-jeu. Belle perspective pour les nouveaux élus qui débutent remplis de courage.

Si les députés prennent toutefois une initiative, le gouvernement peut alors invoquer l’ «irrecevabilité financière ». Toute proposition d’un parlementaire qui diminue les revenus publics ou qui augmente les dépenses, est irrecevable. Dans la pratique, le procédé est souvent utilisé pour bloquer des amendements.

S’il s’agit de projets du gouvernement, celui-ci peut demander le « vote bloqué ». Cela signifie que seuls les amendements du gouvernement ou approuvés par lui sont recevables. Le parlement peut alors uniquement voter le texte du gouvernement, sans le moindre apport de sa part.

Et il y aussi en France, encore plus dur, ce fameux article 49, & 3, de la Constitution. Le Premier ministre peut lier la question de confiance à un projet du gouvernement. Dans ce cas, le projet est adopté sans vote du parlement.

Vous avez bien lu : sans vote du parlement. La seule chose que l’Assemblée nationale puisse faire, c’est de déposer une motion de défiance contre le gouvernement. Les députés peuvent donc choisir : soit ils ne font rien et la loi est adoptée ; soit ils votent une motion de défiance et le gouvernement tombe.

L’ancien Premier ministre Manuel Valls a recouru six fois à cette procédure, mais comme candidat à la présidence il a soudainement plaidé pour la suppression de l’article 49, & 3. C’est fou ce que la politique française ressemble parfois fort à la belge.

Enfin, il y a la situation d’urgence constitutionnelle, le fameux article 16. Il s’agit ici d’une « situation d’urgence politique », à ne pas confondre avec l’état d’urgence, lorsque l’ordre public est menacé, par exemple en cas d’attentats terroristes.

Lorsque les institutions de la République française, l’indépendance de la nation, l’intégrité du territoire ou l’exécution des engagements internationaux sont menacés d’une manière grave, le président peut prendre toutes les mesures que les circonstances exigent. Le président décide ici seul. Le Premier ministre, les présidents des assemblées ainsi que du conseil constitutionnel  peuvent seulement rendre un avis au président. Cette « dictature présidentielle » va si loin qu’elle n’a encore jamais été utilisée. Mitterrand a vainement essayé, en 1993, de supprimer cette disposition.

La contribution des nouveaux élus sera donc très limitée. Beaucoup seront fatalement déçus.

Sur le papier, le système français diffère profondément de ce que nous connaissons en Belgique. Dans la pratique, les différences sont minimes. Le parlement belge est un tigre en papier avec beaucoup de compétences. Dans la pratique, les députés suivent la « consigne de vote » – c’est ce que l’on dit dans le jargon parlementaire – des états-majors des partis. En Belgique, tout doit être approuvé par le parlement, mais le résultat est connu d’avance. La majorité vote docilement les compromis conclus au sein du gouvernement.

Significatif est ce petit incident survenu la semaine dernière en Commission des Finances. La ministre du Budget, Sophie Wilmès (MR), donne l’instruction suivant laquelle certaines propositions de députés ne peuvent pas être approuvées, car elles vont coûter de l’argent. Et elles ne sont pas approuvées. En fait, ceci n’est rien d’autre qu’une « irrecevabilité financière », comme cela figure dans la Constitution française.

Il y cependant une différence. Dans la Constitution française, l’omnipotence du gouvernement est, pour une grande part, enracinée. Le gouvernement gouverne, l’Assemblée nationale  ne fait, la plupart du temps, qu’observer. A présent que Macron dispose d’une majorité confortable, il en sera sûrement ainsi. En Belgique, ce n’est pas nécessaire. Sur le plan strictement juridique, le pouvoir est dans les mains de la Chambre. La particratie n’est donc pas une fatalité juridique, mais bien une réalité politique. La Constitution belge date, il est vrai, de 1831, lorsque les partis politiques n’existaient pas encore. Mais depuis, ils se sont taillé la part du lion. Ils s’attribuent chaque année 70 millions d’euros pour leur financement. Ils se comportent comme des agents financiers. Les affronter est mission quasi impossible. Et pourtant, se débarrasser de la particratie est le défi de l’avenir.

 

 

Et si, pour une fois les responsables wallons anticipaient?

« Le Soir » MIS EN LIGNE LE 16/06/2017 À 18:18

 PAR JULES GHEUDE, ESSAYISTE POLITIQUE (1)

Un rattachement à la France semble être la seule issue possible pour une Wallonie qui sera plus que jamais en quête d’oxygène lors de la mise en œuvre de la 6e réforme de l’Etat.

La 6e réforme de l’Etat a prévu, pour janvier 2019, le transfert aux Régions de compétences dans le secteur social et de santé.

Dans Le Soir de ce 14 juin, Thierry Bodson, le secrétaire général de la FGTB wallonne, et Jean-Pascal Labille, le patron de la mutuelle socialiste, s’inquiètent vivement de l’impréparation du gouvernement wallon en la matière.

Thierry Bodson constate : «  Je n’ai encore jamais entendu le moindre débat sur la manière d’organiser le transfert du personnel, par exemple. » Quant à Jean-Pascal Labille, il pointe du doigt les sources de financement envisagées, qui risquent de «  laisser des gens sur le bord de la route  ».

Lorsqu’on sait qu’en dépit des plans de redressement successifs adoptés depuis 2004, la Région wallonne connaît toujours une évolution difficile (un taux de chômage de près de 14 %, des exportations insuffisantes, qui ont chuté de 3,7 % au cours des trois premiers trimestres de 2016, et un impossible retour à l’équilibre budgétaire), on peut douter de la mise sur pied d’un grand plan social d’ici janvier 2019.

La situation est donc préoccupante. D’autant que, comme le fait remarquer Thierry Bodson : « Qui sait ce qui se passera en 2019 ? Quelle évolution politique et institutionnelle ? »

La question est pertinente.

Première formation politique du pays, la N-VA se révélera incontournable en 2019. Le projet confédéraliste qu’elle entend imposer lors des négociations qui suivront les élections législatives s’inspirent directement des résolutions que le Parlement flamand a adoptées en 1999.

Une Flandre alléchante

Pour Bart De Wever, la Belgique doit devenir une confédération basée sur deux Etats membres, la Flandre et la Wallonie, et compétente uniquement pour la défense, la sécurité, les finances et les affaires étrangères. Quant à la Région de Bruxelles-Capitale, elle exercerait les compétences liées à son territoire. Chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, devrait choisir entre la Flandre et la Wallonie pour les compétences «personnalisables»: l’impôt des personnes, le système de sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse, l’immigration et l’intégration. Autant de domaines où la Flandre, à n’en pas douter, saurait se montrer particulièrement alléchante…«  Nous achèterons Bruxelles ! » avait un jour déclaré le démocrate chrétien flamand Gaston Geens.

Deux scénarios possibles

Ce qui attend la Wallonie est donc bien plus considérable que ce pour quoi Thierry Bodson et Jean-Pascal Labille s’émeuvent aujourd’hui. Avec une autonomie poussée à l’extrême, la Région ne manquerait pas d’être confrontée à une baisse sensible de ses prestations sociales. Tous les économistes en conviennent.

Lors des négociations de 2019, les responsables wallons se trouveront donc face au choix suivant : ou bien ils opposent un front du refus, et dans ce cas le blocage du pays peut amener la Flandre à décréter unilatéralement son indépendance. C’est le scénario « Bye bye Belgique » concocté par la RTBF en 2006. Ou bien les responsables wallons courbent une fois de plus l’échine, et dans ce cas ils plongent la Wallonie dans un bain de sang social.

Lors des Etats généraux de Wallonie que nous avons organisés à l’Université de Liège, le 9 mai 2009, nous avons étudié les divers scénarios d’avenir « post-belge » pour la Wallonie. Il est apparu que seule une intégration à la France, avec un statut particulier que pourrait prévoir aisément la Constitution française, serait de nature à garantir à la population wallonne un avenir crédible. Telle est l’option que le Gewif défend depuis 2010 (www.gewif.net).

Et si les responsables wallons prenaient dès maintenant langue avec les autorités françaises dans ce sens ? Si, pour une fois, ils anticipaient ?

Certes, bien des choses ont changé depuis l’ère gaulliste. Mais les propos tenus par le Général au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, à la fin des années 60, résonnent de manière prophétique : «  Si, un jour, une autorité politique représentative s’adressait officiellement à la France, ce jour-là, de grand cœur, nous répondrions favorablement à une demande qui aurait toutes les apparences de la légitimité. Avant, c’est impossible. J’ai pourtant la conviction que seule leur prise en charge par la France peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. » (2)

(1) Dernier livre paru : Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes, Mon Petit Editeur, Paris, 2016. La version néerlandaise vient de sortir chez Doorbraak Boeken, avec une préface du politologue Bart Maddens (KU Leuven).

(2) Rapportés par Claude de Groulart dans son livre De Gaulle : Vous avez dit Belgique ? (Editions Pierre-Marcel Favre, 1984). Ces propos ont été authentifiés par l’ancien ministre Alain Peyrefitte dans un courrier adressé à Lucien Outers, le 18 novembre 1986.

 

Exportations 2016

La Banque Nationale a publié les résultats des statistiques pour l’année 2016.

Flandre : 205.7 milliards d’euros (+ 10,6% par rapport à 2015)

Wallonie : 42,5 milliards d’euros (diminution de 0,5% par rapport à 2015)

Il convient de rappeler que les statistiques sont établies sur base des formulaires remplis au lieu de « l’ex-work », c’est-dire à la sortie de l’entreprise (et non au départ de Zaventem, Antwerpen ou Zeebrugge).

Pour ce qui concerne la Flandre, la part des pierres précieuses (principalement le diamant) est estimée à 42%, ce qui ramènerait les exportations flamandes à 119,3 milliards d’euros, soit 2,8 fois plus que la Wallonie.

C’est la troisième année consécutive que la Wallonie enregistre une baisse de ses exportations.

La Wallonie « pas prête » à accueillir la santé et les matières sociales

« Le Vif », Belga, 14 juin 2017

Pour Thierry Bodson et Jean-Pascal Labille, secrétaires généraux respectivement de la FGTB wallonne et de la mutualité socialiste Solidaris, la Wallonie est loin d’être prête en vue des transferts de compétences qui doivent placer dès janvier 2019 des matières délicates, sociales et relatives à la santé, dans le giron de la Région, ressort-il d’un entretien accordé au journal Le Soir et publié mercredi.

 

Les obstacles qui se dressent sur la route de l’Aviq, la nouvelle agence chargée des matières sociales et de santé, sont notamment pointés. Les deux hommes s’inquiètent de l’envergure de ce « monstre » à plusieurs têtes: L’Aviq est un organisme public qui aura les pires difficultés à fonctionner en raison de la manière dont il a été construit. C’est un mastodonte actif dans trois matières qui, fondamentalement, n’ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres. D’ailleurs, avant les transferts de compétences, elles étaient gérées par des structures différentes.

Je pense qu’il vaut peut-être mieux avoir deux ou trois agences qui fonctionnent plutôt qu’un gros outil qui a du mal à se mettre en route » ajoute Thierry Bodson, dont le constat est cinglant: au conseil général de l’Aviq, je n’ai encore jamais entendu le moindre débat sur la manière d’organiser le transfert du personnel, par exemple. Or, cela sera très compliqué. Au niveau des métiers, quels sont les besoins en juristes, en informaticiens? On en est nulle part.

Le patron de la FGTB wallonne estime également qu’on se complique la vie en créant en parallèle l’assurance autonomie que devrait payer tout citoyen de plus de 26 ans. On pourrait dire la même chose aussi des allocations familiales, qui seront régionalisées en 2019. Est-ce le bon moment pour mettre en place une réforme aussi fondamentale?

Adieu cordon sanitaire ?

Le fossé de plus en plus large qui s’installe entre le citoyen et le politique entraîne l’ascension de courants populistes. Les partis « traditionnels », qui prétendent incarner la véritable démocratie, s’inquiètent et tentent, via l’installation de cordons sanitaires, d’empêcher les formations extrêmes d’accéder au pouvoir. Mais ils ne semblent pas mesurer la part de responsabilité qu’ils portent dans cette évolution. L’absence de résultats concrets et la divulgation de scandales contribuent, en effet, à jeter le discrédit sur les élites politiques.

Face aux nouvelles affaires qui secouent à nouveau le PS, certains en arrivent à se demander si ce n’est pas ce parti qui devrait faire l’objet d’un cordon sanitaire. Les déclarations du président Elio Di Rupo sur les parvenus en 2014 montrent en tout cas que la bonne gouvernance se fait toujours attendre. Depuis 1980, le PS a exercé, de façon quasi interrompue, la ministre-présidence wallonne. Les résultats sont là : un taux de chômage d’environ 14%, une situation budgétaire précaire, des exportations insuffisantes et qui chutent encore de 3,7% pour ce qui concerne les trois premiers trimestres de 2016.

Du côté flamand, un cordon sanitaire a été installé jadis autour du Vlaams Blok – aujourd’hui Vlaams Belang – , accusé de compromettre la démocratie par son intolérance raciste et xénophobe

Mais les choses semblent évoluer.

Dans une interview accordée au « Morgen » en septembre 2016, le politologue Car Devos (UGent) déclarait : Je n’ai jamais été contre le cordon sanitaire, parce que c’était une mesure transparente pour des raisons morales. Mais je pense qu’on ne peut plus dire aujourd’hui qu’il serait totalement répréhensible de gouverner avec le Vlaams Belang. En principe, cela devrait donc pouvoir se faire. Si un parti est prêt à conclure un accord stipulant clairement que les traités internationaux, la constitution en la démocratie libérale – en respectant donc la place de l’islam – sont respectées, alors le Vlaams Belang peut participer au pouvoir.

Son collègue de la VUB, Dave Sinardet, partageait ce point de vue : Le Vlaams Blok se heurtait à l’essence même de notre démocratie. Mais on ne peut plus en dire autant du Vlaams Belang. Même si ce sont toujours les mêmes têtes qui tiennent le crachoir, ce qui aurait tendance à les desservir.

On entend le même discours en France. Marine Le Pen s’écarte de son père pour tenter de rendre le Front National plus fréquentable.

Les lignes bougent donc.

Le 10 octobre 2016, Peter De Roover, le chef du groupe N-VA à la Chambre, déclarait : Si la N-VA et le Vlaams Belang obtiennent la majorité absolue, nous exigerons l’indépendance de la Flandre.

En juin 2016, le préident du PS, Elio Di Rupo, a également tendu la main au PTB pour remplacer le MR dans la majorité communale à Mons. Mais la tentative s’est révélée infructueuse : On entend qu’ils prendront leurs responsabilités dans une quinzaine d’années, on ne va pas attendre 2031, aujourd’hui la seule alternative crédible est socialiste. Je suis un rassembleur, à gauche. Il nous faut une gauche forte qui s’engage dans les gouvernements.

Mais en politique, tout est question de rapport de forces.

Si les chiffres du dernier baromètre politique devaient se confirmer en 2019, le PS (21,3%) pourrait constituer une majorité absolue de gauche en Wallonie avec le PTB (20%) et Ecolo (11,4%). Avec 22,4%, le MR se retrouverait donc, une fois de plus, dans l’opposition. Quant au CDH, crédité de 11,9%, nul doute qu’il se laisserait tenter par le pouvoir…

Une telle perspective ne peut que gonfler les voiles du nationalisme flamand. Pourquoi la Flandre maintiendrait-elle la solidarité avec une Wallonie  « socialo-communiste » qui ne ferait que creuser davantage le fossé économique entre les deux régions ?

Si Elio Di Rupo brise le cordon sanitaire avec le PTB, il pourrait difficilement reprocher à Bart De Wever d’en faire autant avec le Vlaams Belang.

Aujourd’hui, la N-VA et le Vlaams Belang récoltent ensemble 40%. Mais l’on sait aussi que la fibre nationaliste est largement présente au CD&V. Comme l’a fort bien rappelé l’ancien ministre Stefaan De Clerck : La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand.

En perte de vitesse avec 15%, le CD&V a tout intérêt à retrouver une ligne flamande plus radicale.

Bart De Wever a manifestement les cartes en main pour imposer le confédéralisme. Son projet repose sur deux Etats-membres (deelstaten), la Flandre et la Wallonie, entre lesquels chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, devrait choisir pour l’impôt des personnes, la sécurité sociale, l’aide sociale, la protection de la jeunesse, l’immigration et l’intégration. On peut imaginer que la Flandre saura se montrer ici particulièrement attrayante. Comme l’avait déclaré l’ancien ministre-président flamand Gaston Geens : Nous achèterons Bruxelles !

Pour la N-VA, la confédération n’a plus que quatre compétences : la défense, la sécurité, les finances et les affaires étrangères.

Si les francophones acceptent ce projet, la Belgique sera réduite à l’état de coquille vide, qui apparaîtra très vite, aux yeux des Flamands, comme superflue. S’ils s’y opposent, alors la formation d’un nouveau gouvernement s’avèrera impossible.

Dans un cas comme dans l’autre, la Belgique est condamnée à terme.

Tout cela me rappelle ce que François Perin écrivait dans « La Meuse », le 28 avril 1981 : « Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise dû à une crise financière et économique insoluble, le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par ‘implosion’. Qu’est-ce qui empêcherait les Flamands de proclamer unilatéralement leur indépendance et d’affirmer leur nation ? Ils ont créé tous les instruments de la leur future légitimité. (…) Les Wallons ont beau se proclamer belges. Quel est celui d’entre eux qui se battrait (au sens propre : en participant à une guerre civile) pour rétablir la Belgique contre la volonté des Flamands ? Poser la question, c’est la résoudre. Les Wallons pourraient se retrouver indépendants à leur corps défendant, contraints à une discipline dont ils n’ont aucune idée, devenant eux-mêmes les débiteurs de leurs fameux  » droits acquis « . (…) La seule nationalité à laquelle ils pourraient facilement s’assimiler après que la nationalité belge leur eût claqué dans la main, est la nationalité française (…). Encore faudrait-il nettoyer seuls nos écuries auparavant, car la France n’est pas demanderesse et n’a aucune envie de prendre des fous en charge. »

36 ans après, ces propos révèlent toute leur pertinence.

Voilà plus de dix que je m’efforce de préparer les esprits wallons à l’après-Belgique. Mais il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre !

Jules Gheude est essayiste politique. Dernier livre paru : « Un Testament wallon – Les vérités dérangeantes » (Mon Petit Editeur, Paris, 2016). La version néerlandaise de ce livre est parue chez « Doorbraak.Boeken » : « Waals Testament – Ongemakkelijke waarheden over de toekomst van België » avec une préface de Bart Maddens (KU Leuven).

On trouvera ici le lien permettant d’accéder au texte d’opinion de Jules Gheude « Adieu cordon sanitaire ? » sur le site de la RTBF : https://www.rtbf.be/info/opinions/detail_adieu-cordon-sanitaire?id=9632585

La version néerlandaise a été publiée sur le site de « Doorbraak » : http://www.doorbraak.be/nl/nieuws/vaarwel-cordon-sanitaire

 

Un bel esprit nous a quittés

Jean-Alexis D’Heur s’en est allé, ce vendredi 9 juin 2017, à l’âge de 92 ans

(http://www.enaos.be/P1220.aspx?IdPer=443275).

C’était un esprit des Lumières : curieux de tout, érudit, humaniste et profondément engagé. Optimiste aussi, comme en témoigne la cravate blanche qu’il portait toujours.

Sa façon d’écrire et de s’exprimer reflétait cette bonne éducation dont il ne cessait de souligner l’importance.

Il aimait la bonne chère et aurait sans doute apprécié de la partager avec ces nombreux auteurs qui l’avaient marqué : Voltaire, Flaubert, Chateaubriand, Renard ou Gide. Sans oublier ces orateurs de la Révolution française, dont il s’étonnait que la collection La Pléiade n’eût jamais publié le second tome.

Révolutionnaire, Jean-Alexis l’était aussi, incontestablement. Que d’années de militantisme actif au service de cette Wallonie dont il ne pouvait concevoir le renouveau que dans le cadre français !

Il avait joué un rôle actif lors des Etats généraux de Wallonie, qui se sont tenus à l’Université de Liège, le 9 mai 2009. Il avait également participé aux travaux du Gewif et continuait à suivre de près ses activités.

Jean-Alexis va nous manquer. Mais il peut être rassuré que son combat n’est pas terminé.

A sa famille, nous transmettons nos plus sincères condoléances.